Fallait-il une crise pour que l'on ouvre les yeux sur celles et ceux qui «sauvent des vies»?

Politique

À l'hôpital Émile-Muller de Mulhouse, le 24 mars 2020. | Sébastien Bozon / AFP

Beaucoup ne semblent réaliser que maintenant combien notre vie collective repose sur l'addition de tâches qui paraissent mineures, mais sans lesquelles nous serions en danger sanitaire grave.

Telle une traînée de poudre, la chanson réinterprétée par Jean-Jacques Goldman en hommage aux invisibles qui «sauvent des vies» depuis le début de la pandémie s'est répandue sur tous les réseaux sociaux, accompagnée de commentaires extatiques quant à la justesse de ce propos.

Je ne peux que saluer les artistes qui engagent leur sensibilité pour témoigner de leur époque. Mais pourquoi semble-t-on soudainement découvrir toutes ces personnes qui existaient pourtant déjà avant que l'épidémie ne répande tragiquement le Covid-19 et ne nous contraigne au confinement?

Pourquoi faut-il une crise pour que l'on s'aperçoive que les personnes qui font tourner notre pays au quotidien, dans ses moindres rouages, sont celles que l'on regarde si peu?

Revendications méprisées

Lorsque les «gilets jaunes» se sont mobilisés l'an dernier, que n'a-t-on pas entendu au sujet de ces revendications, souvent qualifiées de trop désordonnées pour être audibles.

Et pourtant, cette France qui n'a pas fait les grandes écoles, qui ne vit pas en centre-ville, a osé revendiquer le droit de laisser son empreinte dans la sphère publique, non seulement sur les réseaux sociaux mais aussi sur les plateaux de télévision. Quitte à bousculer les conventions de l'expression publique traditionnelle.

Les gilets jaunes sont un mouvement social sans précédent, mais nombreuses sont celles et ceux qui ont refusé de voir les individualités qui exprimaient leur détresse sur les ronds-points, préférant l'accabler du stigmate de la violence apolitique. Or qu'y a-t-il de plus politique que la demande d'égalité?

Aujourd'hui, on salue avec emphase les caissières, les agents de sécurité, les commerçant·es, les livreurs, les cheminots, les militaires –et notez combien ces métiers sont genrés–, ainsi que l'ensemble de ces citoyen·nes dont le quotidien si difficile facilite celui de la majorité.

Mais où étaient tous ces témoignages de solidarité quand cette France s'est soulevée pour exiger le droit à une vie décente? Où étaient les posts Instagram si chaleureux quand elle réclamait simplement le droit de pouvoir vivre dignement de son travail?

Pourquoi ces gens font-ils si souvent face à des commentaires dubitatifs quant à la pertinence de leurs revendications, quand elles sont exprimées?

Travail indispensable

Beaucoup ne semblent réaliser que maintenant combien notre vie collective repose sur l'addition de tâches qui paraissent mineures et secondaires mais sans lesquelles nous serions tous et toutes actuellement en danger sanitaire grave.

Tout au long de l'année, on entend éditorialistes et politiques se disputer les amabilités pour chanter les louanges des grands patrons: leurs qualités présumées inestimables, leurs facultés présentées comme hors norme indispensables pour le bon fonctionnement de notre économie, leur propension à «créer des emplois»… La liste est si longue qu'elle semble interminable.

Pourtant, si désormais ces dirigeants peuvent se permettre de travailler tout en restant confinés, c'est bien le travail concret et souvent manuel de celles et ceux qui sont au plus bas de l'échelle sociale qui s'avère indispensable. Ce sont bien ces personnes habituellement invisibles et souvent méprisées lorsqu'elles se mobilisent qui aujourd'hui sont largement saluées, telles les sauveteuses providentielles de notre mode de vie.

Quand Muriel Penicaud, la ministre du Travail, «en appelle au civisme des entreprises» et se déclare «scandalisée» parce que «la fédération du Capeb a écrit à tous les artisans d'Auvergne-Rhône-Alpes en disant: “Arrêtez tous les chantiers”», que dit-elle vraiment? Qu'en réalité, la France repose sur l'activité de ces artisans, que ce sont eux qui fabriquent nos richesses au quotidien et de manière concrète.

Alors que le mot d'ordre est «Restez chez vous!», cette injonction ministérielle énonce l'idée selon laquelle certain·es ont le devoir de se mettre en danger pour assurer le confort des gens qui peuvent disposer du luxe de rester confinés chez eux. Une idéologie qui privilégie nettement la protection de la production à la préservation de vies humaines...

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