Espoirs, précipitation, interdiction, comprendre le débat sur la chloroquine

Santé

Un soignant présente des plaquettes de Nivaquine (contenant de la chloroquine) et de Plaquenil (contenant de l'hydroxychloroquine), le 26 février 2020 à l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection de Marseille. | Gérard Julien / AFP 

C'est une affaire médicale et éthique sans précédent. Hautement médiatisée, elle bouscule le cadre de la recherche scientifique et impose au pouvoir exécutif de trancher dans l'urgence.

De toutes les controverses et polémiques induites par l'épidémie de Covid-19, celle de l'hydroxychloroquine est aujourd'hui l'une des plus originales, dérangeantes et complexes. Elle ne vise pas telle ou telle faille dans la stratégie de lutte comme les situations de pénurie de masques et de tests de dépistage. Elle ne concerne pas non plus les modalités des mesures de confinement. Elle porte en revanche sur un autre sujet essentiel: une possibilité d'espoir thérapeutique contre cette pathologie virale vis-à-vis de laquelle on ne dispose encore d'aucun médicament ayant fait la preuve indiscutable de son efficacité.

Hier inconnue du plus grand nombre, l'hydroxychloroquine (Plaquenil®) est aujourd'hui au cœur d'une affaire médicale, scientifique et éthique; une affaire née en France mais qui, du fait de la progression de la pandémie, connaît différents prolongements à l'étranger. Aux États-Unis notamment, où elle oppose ouvertement le président Donald Trump au Pr Anthony Fauci, directeur de l'Institut national des allergies et maladies infectieuses, l'un des spécialistes américains les plus compétents dans ce domaine. Le premier «croit» aux vertus de l'hydroxychloroquine contre le Covid-19 quand le second ose le défier en mettant en garde contre l'absence de données permettant rationnellement de recommander son utilisation.

Comment en est-on arrivé là?

Tout est né, en France, des convictions initiales et des premiers travaux préliminaires du Pr Didier Raoult, 68 ans. Directeur de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection (Marseille), le Pr Raoult est un scientifique amplement reconnu à l'échelon international dans le domaine de la microbiologie. Mais c'est aussi une personnalité radicalement atypique, souvent provocatrice –et à ce titre controversée au sein d'un milieu scientifique spécialisé souvent agacé par sa propension à vanter ses propres mérites.

C'est sur la base de ses expériences passées et d'observations faites par des chercheurs chinois que le Pr Raoult n'a pas craint d'annoncer, via une vidéo largement médiatisée ainsi que dans différents médias, les vertus de l'hydroxychloroquine contre le Covid-19. Ce médicament antipaludéen également utilisé contre certaines maladies auto-immunes (comme le lupus érythémateux disséminé ou la polyarthrite rhumatoïde) aurait selon lui apporté des «améliorations spectaculaires» chez des patient·es infecté·es. Le Covid-19 «est probablement l'infection respiratoire la plus facile à traiter», avançait-il, d'emblée.

Le Pr Raoult fut aussitôt sévèrement critiqué par la quasi-totalité du milieu scientifique spécialisé. Les critiques portaient notamment sur le fait que les déclarations du Pr Raoult trouvaient pour l'essentiel leur origine sur les données beaucoup trop préliminaires obtenues par une équipe de recherche chinoise de la Qingdao University –ce que le Pr Raoult contestait.

Qu'importe. Le 26 février, dans les colonnes du quotidien économique français Les Échos, le chercheur expliquait avoir évoqué le sujet avec le Dr Olivier Véran, nouveau ministre de la Santé. «Il a réagi de façon très positive, car c'est un homme intelligent, rapportait-il. Je pense qu'il a pris les mesures nécessaires pour faire descendre l'information à la Direction générale de la Santé afin que celle-ci se penche enfin sur la question. Cependant, le ministre m'a dit que personne avant moi ne lui avait encore parlé de la chloroquine, ce qui montre qu'il y a un problème, en France –en tout cas à Paris–, sur la façon dont sont abordées les maladies infectieuses...»

Pour autant, en dépit de ses contacts répétés avec le ministre de la Santé, le Pr Raoult n'avait pu obtenir que l'hydroxychloroquine fasse partie du petit groupe des médicaments retenus pour un grand essai clinique européen nommé Discovery; décision du comité scientifique du consortium REACTing, présidé par le Pr Jean-François Delfraissy. «Nous aurions pu l'inclure, cela a été sérieusement envisagé, mais nous avons considéré qu'il présentait trop de problèmes d'interactions médicamenteuses», détaillait alors ce spécialiste réputé de virologie par ailleurs président du conseil scientifique en charge de conseiller le gouvernement. Un choix et une situation d'autant plus complexe que le Pr Raoult faisait partie de ce conseil scientifique.

L'essai mené à Marseille trop préliminaire pour extrapoler

Le Pr Raoult décida alors, seul, de lancer rapidement un essai clinique au sein de son Institut; un essai mené auprès de vingt-six malades seulement mais dont les résultats apportèrent bien vite, selon lui, la démonstration tant attendue: schématiquement, une combinaison d'un antibiotique (l'azithromycine) et d'hydroxychloroquine permettrait de faire «disparaître le virus» chez 75% de patient·es en six jours. Des données qui, avant même d'être publiées, rencontrèrent un très large écho médiatique. Pour autant, une fois connue la méthodologie mise en œuvre, cet essai suscita de très nombreuses critiques émanant de spécialistes réputé·es. Selon ces dernièr·es, les résultats avancés ne permettaient en aucune façon d'autoriser la prescription d'hydroxychloroquine chez les personnes souffrant de Covid-19. Étaient dénoncés différents biais qui interdisent toute forme d'extrapolation quant à cette nouvelle indication.

En toute logique, il fallait élargir les essais pour confirmer, ou pas, les résultats marseillais. C'est le choix que fit, pressé de questions, le ministre de la Santé. Le 17 mars, Olivier Véran annonçait, lors d'une conférence de presse téléphonique organisée en présence du Pr Delfraissy: «J'ai pris connaissance des résultats et j'ai donné l'autorisation pour qu'un essai plus vaste mené par d'autres équipes puisse être initié dans les plus brefs délais sur un plus grand nombre de patients.» Tout en émettant l'espoir que ces nouveaux essais cliniques permettraient «de conforter les résultats intéressants», le ministre de la Santé tenait à mettre en garde: «Il est absolument fondamental d'asseoir toute décision de politique publique en santé sur des données scientifiques validées, et les processus de validation, on ne peut pas négocier avec.»

Olivier Véran n'était pas seul au sein de l'exécutif. Il s'exprimait à la suite des propos tenus peu auparavant par Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, évoquant des résultats «prometteurs», précisant que les futurs essais cliniques «seront réalisés avec une équipe indépendante du professeur Raoult», tout en soulignant que, à ce stade, il n'existait «pas de preuve scientifique» de l'efficacité de ce médicament dans cette indication thérapeutique.

Pour ne rien simplifier, la multinationale pharmaceutique française Sanofi annonçait le même jour être prête à offrir aux autorités françaises «plusieurs millions de doses» de son médicament Plaquenil®, qui pourrait permettre de traiter 300.000 patient·es atteint·es du Covid-19. Sanofi indiquait alors se tenir prête à travailler avec les autorités de santé françaises «pour confirmer» les résultats observés à Marseille...

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