Espérance mathématique et désespoir climatique: pourquoi il est rationnel de paniquer

Sociétés

Ne pas réagir face à une catastrophe qui advient est bien plus dangereux que prévoir une catastrophe qui n'arrivera pas. | Shashank Sahay via Unsplash

Le discours écologiste de ces cinquante dernières années a depuis sa naissance critiqué notre système économique quant à l'impact délétère qu'il a sur la préservation de notre environnement et, partant, sur notre santé.

Ces nombreux avertissements ont été depuis un demi-siècle si bien ignorés que notre habitat est actuellement menacé. Comme l'affirment les spécialistes, nous sommes entré·es dans la sixième extinction de masse des espèces animales, et le réchauffement de la température moyenne du globe va engendrer un certain dérèglement, voire des catastrophes climatiques.

Néanmoins, certain·es restent résistant·es à un tel discours, soit par une antipathie partisane qui perdure, soit pour résister à l'idée de changer de modèle économique ou de mode de vie. Nous pouvons souvent lire dans les médias les arguments de ces opposant·es, qui sont pour le moins discutables.

Le premier argument, de plus en plus rarement invoqué, par exemple par Donald Trump, consiste à remettre en doute le consensus scientifique à propos de l'origine humaine du réchauffement climatique.

Cet argument, qui pourrait être légitime dans un état peu avancé de certains domaines scientifiques, ne tient pas dans le cas du changement climatique, puisqu'au cours des dernières décennies, les recherches accumulées font que 95% à 98% des spécialistes, soit une très large majorité, soutiennent l'hypothèse de l'origine humaine du réchauffement climatique, notamment par les émissions de CO2.

Le second argument consiste à imputer certaines dérives irrationnelles, comme par exemple les croyances liées à la biodynamie, à tout le mouvement écologiste.

Cet argument s'apparente à la technique rhétorique bien connue de l'épouvantail, qui consiste à critiquer une minorité et ses extrêmes afin de dénigrer tout un mouvement ou un groupe. N'oublions pas que bon nombre des militant·es ou des membres des partis écologistes sont des scientifiques, et que les signaux d'alarme sur lesquels ces personnes se basent sont publiés dans les plus grandes revues scientifiques, comme Nature et Science.

Le troisième argument est de dénoncer l'exagération des «collapsologues», qui sont d'avis que le réchauffement climatique va mener inéluctablement à une (ou des) catastrophe(s). C'est ce que le même Donald Trump pratiquait en qualifiant récemment à Davos Greta Thunberg de «prophétesse de malheur» et déplorant ses «prédictions d'apocalypse» (on notera au passage l'usage de références religieuses afin de dénoncer leur irrationalité).

Selon cette troisième critique, il serait irrationnel de paniquer en pensant que le pire va se produire, et il faudrait au contraire garder espoir soit dans les capacités de résilience des écosystèmes, soit dans l'avancée rapide des technologies.

Il est clair que les prévisions de l'évolution de systèmes complexes sont difficiles (pensons aux prévisions météorologiques), preuve en est que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ne peut qu'élaborer différents scénarios, plus ou moins catastrophistes, à propos de l'évolution du climat.

De la sorte, on peut être amené·es à penser rationnellement que la catastrophe n'est qu'un scénario parmi d'autres, qu'il n'est pas le plus probable, et à préférer l'ensemble des autres scénarios (néanmoins, notons déjà que sur les quatre scénarios proposés, un seul, le plus ambitieux concernant les changements humains, prévoit une hausse de un degré de la température moyenne en 2100, deux autres prédisent un réchauffement dépassant les deux degrés, et le plus alarmiste quatre degrés).

Toutefois, cette critique d'irrationalité est, comme les autres, injustifiée, et cela pour deux raisons:

1. La probabilité n'est pas le seul paramètre à prendre en compte dans une prise de décision en situation d'incertitude, afin de juger de la rationalité d'un choix ou d'une décision.

Selon le calcul de l'espérance mathématique (qui est à la base du calcul de l'utilité espérée dans la théorie du choix rationnel en économie), une décision rationnelle doit être calculée par la multiplication de la probabilité des risques ou des gains par les conséquences de ces risques ou gains. Ainsi, une faible probabilité multipliée par un risque énorme, ce qui est bien le cas des scénarios catastrophes, donne une espérance conséquente.

Même faiblement probables, l'espérance –mathématique– des scénarios catastrophes est gigantesque, vu que du point de vue humain, le risque maximal est la disparition pure et simple de notre espèce (pas pour les autres espèces, bien sûr, qui ne s'en trouveraient que mieux).

2. S'il apparaît rationnel de ne pas souscrire aux scénarios les plus pessimistes, qui sont au niveau des probabilités peu probables (ou que l'on espère être les moins probables, puisque toute prédiction est hasardeuse), il existe pour qualifier les conduites et pensées humaines d'autres formes de rationalité que cette rationalité purement logique ou probabiliste: on parle par exemple de rationalité «adaptative» concernant les espèces vivantes qui s'adaptent à leur milieu naturel et y survivent.

Cette forme de rationalité est différente de la rationalité logique, et nous allons l'illustrer par un exemple simple. Imaginez un chasseur-cueilleur dans une forêt sombre qui entend dans son dos le craquement d'une branche.

Selon une analyse logique de la situation, la probabilité que ce soit un ours qui a cassé cette branche et qui s'approche rapidement est faible, puisqu'une branche cassée peut l'être pour de multiples autres raisons (le vent, un animal inoffensif, un congénère amical en train de ramasser du bois, etc.).

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