Enlevé, samplé: l'histoire d'un ancien Premier ministre belge devenu disque d'or

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Il y a trente ans, Paul Vanden Boeynants, un «Chirac à l'accent bruxellois» était enlevé, puis libéré. Un musicien a eu l'idée de le sampler: carton assuré.

Depuis 2012, le collectif Bon Entendeur sample des interviews récentes ou passées de personnalités, entremêlées de découvertes musicales. Le but de ces mixtapes: laisser digresser Simone Veil,Pierre Niney, Georges Brassens, Oxmo Puccino ou Jacques Chirac sur du hip-hop, de la trip hop, du disco, de la cumbia, de la musique brésilienne ou autres.


Il y a exactement trente ans, un zikos belge remportait un disque d'or en samplant une conférence de presse surréaliste d'un personnage politique un peu mythique. Petit voyage dans le temps pour replonger dans une époque où le plat pays était «the place to be» en matière de musique électronique.

«Pour faire rire les gens»

Ce lundi 11 février, 16 heures, le bar du Matin à Bruxelles est bondé. Pas facile de retrouver mon interlocuteur entre toutes les personnes attablées. Mes indices glanés dans le clip de l'époque sont maigres. Un homme en peignoir au visage entièrement bandé, armé d'une pipe et d'une paire lunettes de soleil, qui a vieilli de trente balais. Pas gagné.


Un petit message envoyé: «Je suis arrivé», et j'aperçois d'emblée une personne au comptoir lever les yeux de son portable pour m'adresser un signe de la main. Discret, comme l'homme. Stressé au début, très sympa une fois détendu, Paul Delnoy la joue modeste devant sa tasse de café déjà quasi absorbée: «Je suis ingé son. Je faisais de temps en temps des petits montages pour faire rire les gens, pour les anniversaires... J'enregistrais des personnnes à leur insu et je les mettais dans un sampler. Pendant une heure, il a raconté son histoire à la radio, c'était à mourir de rire, donc j'ai pris des extraits. J'ai fait ça dans la matinée et le soir je faisais écouter le résultat à des copains.»

«Il», c'est Paul Vanden Boeynants, personnage du monde politique belge au style singulier. Celui que l'on appeelle VDB est surnommé le «boucher» car c'est dans l'univers de la viande qu'il a commencé. 

«Un Chirac à l'accent bruxellois»

Après être passé chez les jésuites, avoir mis de côté son rêve de devenir footballeur professionnel, il se lance dans la même activité que ses parents, des bouchers originaires de Malines. Un commerce familial qu'il érige en business industriel avant de prendre la tête de la fédération nationale de la boucherie du plat pays. Il décide, alors, de se lancer en politique.

Dans cette jungle, il applique les mêmes méthodes que celles qu'il avait utilisées pour refourguer des steaks dans les assiettes des Belges. Convaincu que pour vendre un produit il faut«prouver aux gens qu'ils doivent l'acheter», VDB importe des États-Unis les nouvelles techniques de marketing. Il comprend aussi très vite l'importance de la télévision dans le combat politique.

«Quand j'étais petit, on voyait passer la caravane de VDB, il faisait des distributions de cadeaux, il y avait notamment des plaques de fer avec son portrait dessus. C'était un Chirac à l'accent bruxellois. On l'appelait Paul Boudin car son truc c'était les dîners boudin-compote pour les vieux dans les salles communales des quartiers populaires. Il se la pétait pas du tout, il était accessible et campé dans cette position du boucher, d'un politicien proche du peuple. C'était un vrai collectionneur de voix», se souvient Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au quotidien Le Soir.

 

Avec ce style qui détonne, VDB s'impose à la tête du Parti social-chrétien (ancêtre du Centre démocrate humaniste [cdH], aujourd'hui démocrate chrétien). Il a été administrateur-délégué de l'Exposition universelle de Bruxelles de 1958, élu député, nommé plusieurs fois ministre (Défense, Classes moyennes...) et même à deux reprises Premier ministre.

«Le Crocodile» sera, aussi, rattrapé par la justice. En 1986, il est condamné à trois ans de prison avec sursis pour fraude fiscale. Cette condamnation le fait renoncer à son rêve de devenir maire de Bruxelles. Pas difficile d'imaginer l'effroi des Belges lorsque Vanden Boeynants a disparu pendant un mois.

«Si vous avez enlevé VDB, moi, je suis le pape»

Le dimanche 14 janvier 1989, il est environ 18h15 quand VDB rentre chez lui, avenue Franklin Roosevelt à Bruxelles, lorsqu'il est enlevé dans son garage. À l'époque, internet n'existe pas et l'affaire paraît tellement incongrue que le gardien de nuit du quotidien Le Soir n'y a pas cru. «Il a reçu un appel vers 5 heures du matin: “Ici, les BSR, les Brigades socialistes révolutionnaires, on a enlevé Paul Vanden Boeynants”. Il a répondu : “Si vous avez enlevé VDB, moi je suis le pape” et il a raccroché sans avertir la rédaction...»,se marre aujourd'hui Marc Metdepenningen.

 

Dans la matinée, toutes les habitantes et tous les habitants du Royaume sont au courant. Sur place, dans le garage, les enquêteurs découvrent plusieurs éléments: une chaussure, une pipe et un appareil auditif. «On se demandait si ce n'était pas une résurgence des CCC [Cellules communistes combattantes, l'équivalent belge des Brigades rouges, ndlr]. À l'époque, il y avait aussi les tueries du Brabant qui traumatisaient le pays. C'était une période extrêmement lourde où l'ombre d'un complot éventuel contre l'État aurait été plausible. Cette hypothèse va courir pendant un temps», explique encore Marc Metdepenningen.

Une parano d'autant plus nourrie que la rédaction du Soir reçoit une lettre de revendication demandant une rançon assortie de l'injonction: «Si vous ne payez pas on va vous le renvoyer en morceaux», assure le journaliste. Après avoir été séquestré au Touquet, VDB sera finalement relâché (entier) trente jours plus tard à Tournai. L'ancien Premier ministre demande alors à Fernand Tricot, taximan de la société Coupez, de le reconduire à Bruxelles.

Le lendemain de sa libération, l'homme politique va tenir une conférence de presse surréaliste dans une salle bondée dans laquelle il raconte son enlèvement et ses conditions de détention avec son phrasé légendaire. C'est cette matière que va utiliser Paul Delnoy.


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