En Suède, parler d'argent est plus tabou que parler de sexe

Sociétés

Eldorado fantasmé, modèle social envié et social-démocratie reconnue, la Suède fait partie de l'élite des pays où il fait bon vivre. À quoi bon si on ne peut pas se réjouir de sa réussite ?

En Suède, les inégalités se creusent depuis le début des années 1990: les 20% les plus riches de la population gagnent désormais quatre fois plus que les 20% les plus pauvres.

Pour autant, l'une des caractéristiques les plus marquantes de l'égalité à la suédoise perdure: le Jantelagen. Profondément enracinée dans les mentalités suédoises, la «loi de Jante» invite chacun?e à ne jamais se sentir supérieur?e aux autres et à rappeler à l'ordre quiconque le ferait.

Résultat, personne n'ose parler de sa réussite professionnelle ou de son salaire. «C'est confidentiel», déclare Victor Hesse, 24 ans, à propos de la rémunération qu'il devrait toucher dans le cadre du programme international de talents qu'il vient de rejoindre. Robert Ingemarsson, 30 ans, confirme: «Je ne vais pas vous dire combien je gagne, parce que je ne sais pas pourquoi je devrais le faire.»

Lola Akinmade Åkerström, autrice sur la culture suédoise et habitante de Stockholm depuis une dizaine d'année, a l'impression que les Suédois?es semblent «plus à l'aise à l'idée de parler de sexe» que de parler d'argent, «un sujet très inconfortable».

Contrôle social

Le sentiment n'est pas nouveau, il existe même depuis des siècles, surtout dans les zones rurales, et s'étend aux autres pays nordiques, explique l'universitaire Stephen Trotter. «Le Jantelagen est un mécanisme de contrôle social» visant à maintenir les gens à leur place, sans écraser les autres, indique-t-il.

«Il s'agit de ne pas être trop voyant, de ne pas se vanter inutilement, et c'est une façon de garder tout le monde –ou presque– sur un pied d'égalité, pour éliminer les sources de stress dans les groupes», précise Lola Akinmade Åkerström.

Chez les plus jeunes, le Jantelagen fait de moins en moins l'unanimité. Nicole Falciani, une influenceuse de 22 ans, aimerait qu'il disparaisse: «Notre société serait beaucoup plus ouverte si nous pouvions parler d'argent.»

Cornelius Cappelen, professeur agrégé de politique comparée à l'université de Bergen en Norvège, attribue ce désamour grandissant aux réseaux sociaux, qui favorisent «l'individualisme rampant», en cours d'expansion dans les pays nordiques.

Lola Akinmade Åkerström pense que l'immigration joue également un rôle dans le lent déclin du Jantelagen. Avec 24% de la population d'origine étrangère (avec deux parents nés à l'étranger), la Suède est la nation la plus diversifiée des pays nordiques.

La spécialiste remarque que «ce que d'autres cultures apportent, c'est de célébrer votre succès, les gens talentueux et les compétences». Mais certain?es, à l'image de Natalia Irribira, une Chilienne de 35 ans, saluent au contraire l'humilité inhérente au modèle nordique: «Ce que j'aime en Suède, c'est qu'avec le Jantelagen, ce n'est pas si important, ces choses matérielles.»


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