Deal sur ordonnance: «Si je revends mes prescriptions, ça me rapporte plus de 1.000 euros»

Santé

Certains médecins peu scrupuleux participent aussi à ce trafic. | Volodymyr Hryshchenko via Unsplash

Les opiacés sont désormais la première cause de mortalité des toxicomanes devant l'héroïne, dont ils sont les produits de substitution. Pour s'en faire prescrire, certain·es sont prêt·es à tout.

Sur le trottoir, un homme chuchotte: «Métha?, métha?» Marco est vendeur et cherche sa clientèle dans le quartier. Physique de boxeur mi-mouche, casquette sur la tête, barbe blonde, mains boursouflées, il parle d'une voix tremblante. Il a consommé il y a peu de temps. Son front est marqué d'une entaille récente: «J'ai pris un cul de bouteille de bière dans la tête. Tout ça pour 4 euros.» Le quadragénaire connaît le quartier de la gare du Nord, à Paris, depuis des années. Il y est enchaîné. Tous ses repères sont là, ainsi que sa vie sociale. Lui consomme de la méthadone au quotidien. Il est accro aux opiacés depuis plus de vingt ans. Pour s'en procurer, «il y a plusieurs manières. Moi, je vais chez le médecin et je récupère une ordonnance». Une situation banale. Marco suit un traitement contre la dépendance à l'héroïne qui limite fortement le risque d'overdose.

Sur son dos, il porte un sac noir à l'intérieur duquel s'entassent une vingtaine de boîtes bleues et blanches. Sous l'emballage, des flacons de 60 milligrammes de «métha». Chaque potion lui rapporte environ 10 euros. Le patient s'est transformé en dealer. Tant qu'il n'est pas pris en train de revendre, il ne court aucun risque de se faire attraper par la police. Il prend toujours sur lui une copie de son ordonnance afin de prouver que la drogue de substitution lui appartient. Ce petit bout de papier tamponné dont les prescriptions sont remboursées par la sécurité sociale lui tient aussi lieu de fiche de paie. «Si je les revends, ça me rapporte plus de 1.000 euros.» Marco se fournit aussi en Skenan® dont il revend chaque gélule de 10 milligrammes entre 5 et 10 euros, leur valeur d'échange dans la rue. L'homme a son réseau. Il connaît un médecin dans le quartier qui ferme facilement les yeux.

Le mystère du «syndrome de Popeye»

Une salle de consommation à moindre risque, appelée aussi «salle de shoot», se situe à quelques dizaines de mètres. Elle permet à des gens en grande précarité de consommer en toute sécurité. Ici, très souvent, les drogues injectées sont des médicaments à base d'opium. On trouve du Skenan®, de la méthadone et du Subutex®. Ces produits de substitution à l'héroïne sont prescrits par les médecins généralistes et les addictologues –et s'achètent aussi dans la rue.

Ces opiacés consument doucement le corps. Le Subutex® peut par exemple provoquer un «syndrome de Popeye». Si ce nom a de quoi amuser, les effets regroupés sous cette dénomination, beaucoup moins. Le Subutex® se consomme habituellement sous la langue, mais les plus gourmand·es le diluent avec du jus de citron, puis l'épurent avec du coton ou un filtre à cigarette. La potion ainsi obtenue s'injecte par voie intraveineuse: la réaction est nettement plus rapide que celle procurée par l'héroïne et déclenche un effet euphorique similaire. Lorsqu'elle est répétée, cette pratique a pour conséquence la formation d'œdèmes qui deviennent irréversibles. Le dos de la main, les doigts et les bras gonflent à l'image de ceux du célèbre Popeye. La médecine n'a encore posé que des hypothèses sur la cause précise de ce syndrome. Aucun traitement n'existe à ce jour.

Obtenir une ordonnance par tous les moyens

Charlotte, médecin généraliste, connaît bien la manière dont ces médicaments sont détournés. Elle s'est familiarisée avec ces produits lorsqu'elle travaillait en soins palliatifs au début de sa carrière. Chez les patient·es atteint·es de cancer, le Skenan® agit contre les douleurs chroniques. Cet antidouleur est dit «de palier 3».

Un·e toxicomane·e a toujours tendance à en demander le maximum pour se prémunir du manque. Les prescriptions sont parfois sans limite. Un·e médecin averti·e tentera cependant de minimiser la dose indiquée sur l'ordonnance.

Cette situation ressemble parfois davantage à une négociation commerciale qu'à une consultation médicale. «Les gens sont astucieux. Il suffit de dire à son médecin qu'on a des douleurs très intenses. Ça peut marcher», confirme Marco.

En 2017, la barre des 1.000 agressions envers des praticien·nes a été franchie. Assez pour que la branche généraliste de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) ait demandé que soit mis en place un observatoire.

Charlotte n'est pas surprise par ces chiffres: «Lors d'une pause déjeuner, une collègue s'est fait braquer. Ce qui intéresse l'agresseur, ce n'est le stéthoscope, ce sont les feuilles d'ordonnances et le tampon.» Certain·es praticien·nes se font déborder comme «un médecin que je connais qui a dû fermer son cabinet. Il avait 49 ans. Trop de toxicos venaient le voir. Ils le mettaient sous pression pour qu'il leur balance des ordonnances».

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