«Dans mes rêves sexuels, je suis très souvent violée, violentée, soumise»

Erotique

 

«Je sais que ce qui relève du subconscient n'a absolument rien à voir avec la réalité, mais j'y pense de plus en plus.» | Kilworth Simmonds via Flickr

 

Cette semaine, Lucile conseille Émilie, qui se demande si ses rêves de relations sexuelles faites de soumission et de violence peuvent aller de pair avec ses convictions féministes.

Chère Lucile,

J'ai 36 ans, je suis la maman de deux petites filles et j'essaye dans mon quotidien de veiller, pour moi et pour mes filles, à respecter mes principes féministes. J'avais 13 ans la première fois qu'un garçon m'a mis la main aux fesses pendant une étude surveillée au collège. Je l'ai giflé devant tous les élèves et le surveillant. Aujourd'hui encore, je m'étonne de mon audace. J'ai subi beaucoup de ces attouchements depuis (comme beaucoup d'entre nous).

J'ai vécu une agression sexuelle il y a dix ans, de la part de mon supérieur hiérarchique. Je n'ai pas été traumatisée, je n'en garde aucune séquelle psychologique, je me sens bien dans mon corps, dans ma relation intime avec mon mari, et j'ai pardonné à mon agresseur (l'idée de porter plainte ne m'avait même pas effleuré l'esprit; on était en 2010).

Mais depuis la libération de la parole des femmes, j'ai pris conscience de tout ce que j'ai laissé passer sans rien dire et je me suis jurée de ne plus jamais rien laisser passer, ni pour moi, ni pour les autres.

Je n'écoute plus du Noir Désir, ni du Michael Jackson (alors que j'adore leurs chansons), je ne regarderai plus jamais un film de Polanski, de Besson, etc. La liste est longue, mais que valent quelques minutes ou quelques heures de divertissement face à ce qu'ont pu subir leur victimes supposées ou avérées? C'est mon choix, je ne l'impose à personne d'autre. Bref, je peux être assez radicale dans mes opinions et dans mon discours.

En parallèle, ce qui m'agace, et ce pour lequel je n'ai aucun contrôle, ce sont les rêves que je fais. Depuis des années, mes rêves sexuels sont presque toujours les mêmes: j'y suis très souvent violée, violentée, soumise… Ce ne sont pas des jeux: ces hommes (ce ne sont jamais des visages familiers) sont des prédateurs et pourtant, dans mes rêves, je prends du plaisir à subir tout cela.

Parfois, il m'arrive toutefois de faire des rêves érotiques dans lequel mon mari est présent et là, il n'est jamais question de violence. Je fais ces rêves plusieurs fois par mois, voire par semaine.

Je sais que ce qui relève du subconscient n'a absolument rien à voir avec la réalité, mais j'y pense de plus en plus, au point de ne plus me sentir intérieurement légitime quand je défends un discours féministe. Comment pourrais-je décrier le jour la culture du viol, alors que la nuit, mon subconscient me mettra dans une telle situation? J'ai l'impression de me trahir moi-même.

Émilie.

Chère Émilie,

La sexualité, comme la maternité, sont encore des espaces de débat chez les féministes. Il y a différents courants. Il y a celles qui pensent qu'être hétérosexuelle fait forcément le jeu du patriarcat, comme le fait d'être mère. D'autres refusent la notion de BDSM, même si le consentement des différentes parties est présent.

Je me targue d'être féministe et je pense, comme beaucoup, que la sexualité est un terrain politique. Cependant, je suis contre le fait qu'une oppression, patriarcale par exemple, soit remplacée par une autre forme d'oppression.

Nos corps sont différents, nos vécus également, l'orientation sexuelle est un spectre où nous ne nous situons pas tous et toutes au même endroit. Il ne me viendrait pas à l'esprit de juger qui que ce soit parce que son imaginaire sexuel ou même sa vie sexuelle ne serait pas féministe comme je l'entends. Cette bienveillance que je tourne vers l'autre, je veux la tourner aussi vers moi-même et vous invite à en faire de même.

Puisque vous êtes féministe, vous savez aussi que c'est avant tout un chemin de déconstruction. Le monde que l'on a imposé, l'éducation et les codes avec lesquels on a grandi et dans lesquels on baigne encore doivent sans arrêt être remis en question, et parfois balayés pour qu'un système plus juste soit reconstruit. Vous avez des fantasmes de violence, soit. Mais ces fantasmes ne vont pas de pair avec un passage à l'acte.

Vous ne rêvez pas que c'est le consentement de l'autre qui est bafoué. Vous rêvez en réalité qu'on vous apporte, sans que vous en soyez tout à fait maîtresse et décisionnaire, le plaisir dont vous avez envie. Il n'est pas vraiment question de souffrance à mon sens, mais de responsabilité: parfois, vous rêvez que vous n'avez plus à être responsable.

Parce que c'est épuisant d'être toujours responsable, d'avoir conscience de toute cette violence dans laquelle on vit et dont on essaie péniblement de protéger nos enfants, nos amies et nos sœurs. Vous rêvez de plaisir qu'on vous donne, contre votre gré, contre vos convictions, contre le monde patriarcal et absurde qui est notre quotidien.

Je crois qu'il est temps de voir ces fantasmes sous un prisme différent. D'abord, soyez bienveillante envers vous-même. Tous les efforts et l'engagement que vous avez au quotidien ne seront jamais remis en cause par une coquetterie de votre inconscient. Vous ne faites de mal à personne, c'est un point important.

Ensuite, acceptez qu'il est complexe d'être une femme féministe et de démêler ses désirs, de les rendre conformes à ce qu'on croit être juste. Être juste, c'est d'abord l'être avec soi-même. Vous avez le droit d'être excitée et de vous imaginer soumise à votre plaisir sans perdre votre badge de féministe. C'est en tout cas le féminisme que je défends....

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