Comment en on vient à nous dire «tout et son contraire» sur le Covid-19

Santé

Sur la promenade des Anglais à Nice, le 3 août 2020. | Valery Hache / AFP 

Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, justifie à sa façon les incohérences du discours de l'exécutif dans la lutte contre l'épidémie.

Le 14 août dernier, l'invité matinal de France Inter était Jérôme Salomon, directeur général de la santé. Des auditeurs appellent pour dénoncer les contradictions successives de l'exécutif dans la lutte contre la pandémie de Covid-19.

La journaliste Laetitia Gayet insiste: «Pourquoi nous dit-on tout et son contraire?» Et le Pr Salomon de répondre: «On nous dit tout et son contraire [sic] parce qu'il faut rester humble et modeste. Et il faut avouer que nous ne savions rien au mois de janvier, que nous avons appris, mais que nous avons appris encore peu de choses, et qu'il reste encore beaucoup d'incertitudes scientifiques. Au fur et à mesure que nous en savons plus, nous adaptons notre dispositif.»

Réponse édifiante qui impose néanmoins un décryptage. Ainsi, les contradictions, évolutions et autres atermoiements du gouvernement, notamment sur les masques et les tests de dépistage, ne seraient que les conséquences directes de l'évolution progressive des connaissances scientifiques et médicales.

Les différentes investigations déjà menées sur ce thème, de même que les premiers travaux de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, montrent que c'est là une vision quelque peu réductrice.

Bien d'autres paramètres doivent être pris en compte, qui permettront de situer les responsabilités dans ce qui peut aujourd'hui apparaître comme des failles, sinon des fautes, dans la «guerre» menée contre cette épidémie –pour reprendre la métaphore du président de la République.

Les leçons de Lubrizol

«Dire tout et son contraire»: la formule renvoie directement à la crédibilité de la parole de l'exécutif. On songe en particulier à une confidence elle aussi édifiante. C'était en septembre 2019, au lendemain de l'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen.

Dans une invraisemblable cacophonie gouvernementale, et alors que nombre de ministres (de la Santé, de l'Agriculture, de la Transition écologique et solidaire, etc.) avaient fait le déplacement pour tenter de rassurer la population, le Premier ministre Édouard Philippe avait eu ces mots lors d'une rencontre avec la presse: «L'ensemble des analyses nous permet de dire que la qualité de l'air n'est pas en cause. [...] C'est ce que me disent les scientifiques. Je sais que nous vivons à une époque où la parole publique est souvent mise en cause et décrédibilisée, mais en la matière, nous avons fait la transparence totale.»

Ainsi voyait-on un Premier ministre, habituellement maître de lui, semblant battre en retraite face à un nouvel adversaire redoutable: la décrédibilisation de la parole publique, un phénomène qui pouvait s'opposer efficacement aux preuves réitérées d'une volonté gouvernementale de transparence.

Sur fond d'angoisses collectives environnementales et sanitaires, une telle situation peut vite devenir inextricable et ingérable pour un exécutif –en même temps qu'une aubaine pour les dynamiques et discours complotistes.

Avec Lubrizol, on observait aussi une faillite de ce qui avait été mis en place avec succès à la fin du siècle dernier, parallèlement au principe de précaution, dans le cadre de l'affaire de la vache folle: la séparation théorisée de l'évaluation scientifique du risque et de sa gestion politique.

C'était bien pour prévenir cette débâcle qu'Emmanuel Macron décida, quand l'épidémie de Covid-19 commença à prendre de l'ampleur, de nommer un conseil scientifique ad hoc –un organisme chargé d'aider au mieux l'exécutif à prendre des décisions fondées sur un rationnel sanitaire qui, souvent, échappe aux politiques.

Créée dans l'ombre à partir de choix jamais expliqués, cette structure n'a guère facilité l'harmonie au sein de la communauté médicale et scientifique française. Tout en œuvrant avec le plus grand sérieux, elle n'est jamais pleinement parvenue à faire la preuve de sa totale indépendance du pouvoir qui l'avait installée. On ne peut que le regretter, et espérer que les leçons seront tirées.

Contradictions et défiance

«Dire tout et son contraire»? «De nombreux sondages et études ont établi que lors des crises sanitaires, les autorités ne sont généralement pas les mieux placées quand il s'agit de mesurer la confiance qu'elles inspirent au public. La crise particulièrement dure et longue que nous traversons n'échappe probablement pas à cette donnée», estime Antoine Flahault, épidémiologiste à l'Institut de santé globale de Genève.

Le spécialiste relève que «les journalistes ne s'en sortent d'ailleurs pas beaucoup mieux. Ce manque de confiance ciblé sur les politiques et les journalistes semble un peu injuste cependant, parce qu'on a pu le voir, les experts et les médecins n'ont pas hésité non plus à se contredire dans cette crise, tant sur le port du masque que sur l'efficacité des traitements, l'évolution prévisible de la pandémie et bien d'autres questions».

À l'évidence, le Pr Jérôme Salomon, présent quotidiennement dans les médias durant des mois, a joué un rôle majeur dans la diffusion auprès du grand public des informations sur la progression de l'épidémie et la stratégie développée pour s'y opposer.

«Directeur général de la santé, cet épidémiologiste expert dans le domaine des maladies infectieuses émergentes –une chance pour le pays– n'est pas seulement du côté des autorités de santé, analyse le Pr Flahault. Il incarne l'autorité de santé, ce qui dans un pays centralisé comme la France a une signification!»

«Il doit donc à la fois gérer la pandémie et être la voix officielle, le véritable porte-parole du gouvernement dans le domaine, poursuit-il. Il ne peut pas se permettre de contredire son ministre de tutelle et a dû accompagner les défaillances lorsqu'il y en a eu, par exemple au moment de la pénurie de tests et de masques en mars dernier.»...

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