«C'est l'assassinat de Sakine à Paris qui a poussé mon fils à rejoindre le PKK en Syrie et en Irak»

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«Sakine c'était comme sa tata, il la connaissait depuis toujours, il l'admirait», raconte Bérivan de son fils. «Sakine était très proche des enfants, très à l'écoute, attentionnée et il n'a pas supporté qu'elle puisse être, ainsi que Rojbin et Leyla, assassinée en plein cœur de Paris par un agent turc, sans que justice ne soit faite.»

Sakine Cansiz? L'une des icônes de l'indépendance et de la lutte armée kurde, figure du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) aux côtés d'Abdullah Öcalan, qu'elle avait rejoint en Syrie après avoir passé douze années de 1979 à 1991 dans la sinistre prison de Diyarbakir (Turquie) et subi de lourds sévices «dont, précise Bérivan, l'ablation des deux mamelons».

 

Chargée de l'organisation du mouvement en Europe, Sakine Cansiz a été tuée à bout portant en plein cœur de Paris, rue Lafayette, le 9 janvier 2013. Un tournant décisif pour Kemal-Nicolas Akyol, dont le prénom de Kemal a été choisi, raconte sa mère, «en mémoire de Kemal Pir, un internationaliste turc, un autre résistant de la prison de Diyarbakir, mort d'une grève de la faim pour protester contre la torture et la barbarie». Deux ans plus tard, au lendemain de la fusillade de Charlie Hebdo, le jeune homme déclare: «Vous ne faites rien! La France ne fait rien, et des gens se font massacrer. Moi, je veux faire quelque chose.» Quelques semaines plus tard, il rejoint clandestinement les rangs du PKK, déployés en Irak et en Syrie. Ils seraient dix à quinze jeunes Français à faire de même, chaque année.

 

Kemal-Nicolas est un bon élément, puisqu'il intègre même les forces spéciales kurdes sous le nom de guerre d'Özgür-Seyit Karakoçan. Il combat d'abord à Sinjar en Irak pour les Yézidis, puis à Manbij en Syrie où il est blessé. Soigné durant près d'un mois, il passe alors dans le nord de l'Irak.

C'est là qu'en 2017, deux ans après qu'il a quitté la banlieue parisienne, un drone turc explose le corps du jeune homme de 20 ans. Sa mère apprendra sa mort quelques mois après, elle n'aura pas pu le revoir.

 

La sœur de Sakine, Kemal-Nicolas Akyol, le fils de Bérivan, Bérivan et le frère de Sakine, un an après que Sakine a été assassinée. | Photo personnelle / DR

Le chagrin et la colère

Désormais, la photo de Kemal-Nicolas repose sur une sorte d'autel érigé dans le Centre culturel kurde de la rue d'Enghien, à Paris, aux côtés d'autres «martyrs» ainsi qu'on appelle ici ces jeunes Kurdes, filles et garçons, tombés face à l'armée turque –et depuis 2014 face à Daech.

«Certains jours, il m'est physiquement impossible de passer devant sa photo et de le voir», confie sa mère, alors que nous sommes assises dans la pièce voisine. D'une beauté sans compromission, Bérivan, 50 ans, a déposé sa casquette sur la table. Ondulés, ses cheveux auburn ont repoussé. Durant des mois après la mort de Kemal-Nicolas, elle se les arrachait «la nuit en dormant, par touffes». Parce qu'elle s'en voulait de ne pas avoir empêché ce départ? Parce que le chagrin d'avoir perdu son enfant lui était physiquement insupportable?

De Dersim à la banlieue parisienne

Mais qui est-elle au fond, Bérivan dont le regard clair tour à tour s'embue puis se durcit, la colère succédant au chagrin? Qui est-elle, cette mère qui a perdu son fils au nom de la cause kurde et se retrouve aux prises avec les contradictions de toutes les mères engagées et soutenant une lutte armée?

Avant Bérivan, il y a son père qu'elle raconte: «C'était un paysan kurde et alévi de Dersim [région en rébellion contre le pouvoir central d'Ankara]. Il ne militait dans aucun parti mais il avait survécu aux massacres de Dersim, en 1938, il était amer, insoumis.» Un jour, une dispute pour un lopin de terre aurait mal tourné, «une personne est abattue par les gendarmes», le père de Bérivan s'enfuit en Allemagne, «puis il s'est installé en France; nous l'avons rejoint. Je suis née au Kurdistan [turc]» où elle s'est régulièrement rendue jusqu'à ce que son fils s'enrôle dans le PKK en 2015.

En France, la petite fille observe les moqueries dont font l'objet les siens, les Kurdes, «à l'école, à l'hôpital, à cause de leur accent ou de leur allure». Très jeune, elle accompagne ces femmes démunies chez le médecin, dans les administrations... Analphabètes, comme la propre mère de Bérivan, elles maîtrisent mal la langue de leur pays d'exil. Qu'à cela ne tienne, la petite fille puis l'adolescente sera leur interprète, leur porte-voix et ce faisant acquiert la conviction que les Kurdes doivent avoir leur propre pays quelque part entre Turquie, Iran, Irak et Syrie.

C'est la cause que défend le PKK. Il est interdit en Turquie, ce qui conduit de nombreux cadres politiques et militaires à partir pour l'Europe –laquelle a pourtant inscrit le PKK sur sa liste des organisations terroristes. Bérivan adhère. Au nom du droit à l'autodétermination du peuple kurde. «Ce qui se passe en Turquie est, dit-elle, une révolte armée née d'un conflit interne, un combat légitime, contre l'État turc fasciste.»

 

Ce sont aussi deux nationalismes qui s'entrechoquent, avec plus de 40.000 morts depuis 1984. Bérivan reconnaît et assume que cette insurrection menée par le PKK qui cible en priorité policiers et militaires mais aussi représentants et fonctionnaires, ainsi que supplétifs de l'État turc, puisse «malheureusement frapper des civils»...

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