«C'est l'échec absolu»: des chirurgiens nous parlent de la mort au bloc opératoire

Santé

«Et là, le cœur ne battait plus. La veille, je lui avais dit “à bientôt”», raconte Romain, interne de chirurgie thoracique et cardio-vasculaire. | JC Gellidon via Unsplash

Si le bloc opératoire est une bulle où l'on répare l'humain, il arrive que la mort surgisse et bouleverse tout.

Pour quiconque a l'imagination un brin fertile, le bloc opératoire d'un hôpital peut ressembler au cockpit d'un avion. Le chirurgien ou la chirurgienne comme commandant·e de bord, honorable et imposant·e, presque grandiose, avec son assistant·e et copilote à ses côtés, son équipe et l'ambiance particulière d'un lieu impénétrable, inconnu du grand public. Un endroit aux murs vierges, coloré de bleu, de vert et de blanc, cerné par les écrans noirs et leurs courbes jaunes et accompagné du tintement des instruments chirurgicaux. Il y a dans une opération comme un voyage, et parfois des turbulences qui prennent la forme de complications, d'une défaillance d'un organe, jusqu'au décès, fatalité invivable. «On a le droit de mourir dans les autres services, mais pas au bloc, ironise Fatima, infirmière de bloc opératoire (IBODE) à Nancy. Bientôt ce sera écrit à l'entrée.»

Le jour de notre rencontre avec le professeur Juan-Pablo Maureira, chef du service de chirurgie cardiaque au CHRU de Nancy, le chirurgien sort d'une opération de remplacement de la valve aortique. Une grosse opération à cœur ouvert, une matinée au bloc et une heure et demie avec une grosse machine pour compenser l'arrêt du cœur. Risque de mortalité, entre 2 à 3%. «Si on vous dit qu'il y a une chance sur 100 de mourir en montant dans l'avion, vous ne montez pas», image le chirurgien.

Il y a quatre types de situations au bloc: les prélèvements d'organes, les urgences absolues où la survie est très peu probable, les urgences dont l'issue est incertaine et les chirurgies programmées. Pour le personnel soignant, les morts engendrées par les trois premières opérations sont dures à encaisser, mais elles sont particulièrement insoutenables quand il s'agit de la quatrième. «Là, c'est quelque chose de terrible et dévastateur, confie Jean-Pierre Villemot, ponte de la chirurgie cardiaque à Nancy désormais à la retraite. On a vu le patient en consultation, son conjoint et ses gosses, et on a établi un pacte. La famille peut nous dire: “Docteur, on vous le confie, on a toute confiance en vous.” Ils ont mis leur vécu entre nos mains, et on sait qu'on va tout casser par la brutalité du décès. On imagine le drame que ça va être, on fait basculer une famille qu'on peut supposer heureuse dans une affliction totale.»

Culpabilité, flot de sang et solitude

À 43 ans, le Dr Wing, chirurgien vasculaire, a connu quelques morts au bloc. Il a déjà eu le «sentiment d'avoir tué quelqu'un». Une parole forte, à la hauteur de la violence d'un décès sur la table d'opération: «La mort, c'est l'échec absolu. Dans notre métier, on essaie de réparer un corps en ne laissant pas de traces, et un malade qui ne sort pas de la salle, c'est le pire des échecs. On se dit toujours, “et si quelqu'un d'autre avait opéré?”, alors quand ça arrive, c'est: “qu'est-ce que j'ai fait pour que ça merde?”»

Un décès au bloc est peu prévisible, toujours particulier. Le type d'opération –une chirurgie cardiaque ou neurochirurgie programmée est plus risquée que d'autres interventions minimes–, le profil et l'âge de la personne opérée, la durée de l'intervention: les causes peuvent être multiples, et le décès intervient souvent après plusieurs heures de combat pour tenter d'éviter l'inéluctable. «On peut sentir que ça va arriver et que les carottes sont cuites, souvent avant le chirurgien», explique Patricia Fourel, infirmière de bloc opératoire depuis 37 ans.

Romain Hittinger, interne de chirurgie thoracique et cardio-vasculaire en Martinique, se souvient parfaitement de sa première mort au bloc, «deux ou trois semaines» après le début de son internat. Le gaillard aux larges épaules buvait un coup et mangeait un sandwich à la cafétéria après une une grosse opération de valve aortique de huit heures «un peu compliquée» sur une patiente de 85 ans. Le téléphone sonne, sa cointerne est au bout du fil. «Elle m'a dit “dépêche, y'a ta patiente qui saigne, va vite au bloc”, je ne me suis pas posé de questions, j'ai laissé mon sandwich et j'ai couru au bloc. J'avais compris à sa voix qu'il fallait aller vite et que ça avait merdé.»

Réouverture du sternum, pansements retirés et «un flot de sang continu». Romain, ses chef·fes et les anesthésistes ont vite senti le vent tourner. Il fallait rajouter cinq heures d'opération, ce que n'aurait pas pu supporter la patiente. Comme souvent, la décision intervient entre les chirurgien·nes et les anesthésistes, qui décident eux-mêmes d'arrêter. L'interne se souvient très bien de l'ambiance étrange et de la solitude qui ont suivi le décès. «C'était très pesant. Les chefs ont commencé à refermer (le sternum) mais finalement, j'ai fermé tout seul et là, ça m'a fait bizarre, le cœur ne battait plus. La veille, je lui avais dit “à bientôt”.»

«Un jour, quelqu'un m'a dit que j'avais tué sa mère»

Les minutes qui suivent un décès au bloc défilent lentement, et la salle d'opération se vide doucement. «Personne ne se parle, on n'ose même pas se regarder, souffle Patricia Fourel. Quand tout s'arrête, il y a une échappée de moineaux et il ne reste que le personnel paramédical.» Avant de retirer le champ opératoire, les chirurgien·nes referment le corps et s'éclipsent pour annoncer le décès à la famille. «Après avoir refermé la plaie, on est en présence d'un mort et plus d'un être humain. C'est extrêmement violent parce que deux ou trois heures auparavant, c'était un être humain avec lequel on parlait», confesse Jean-Pierre Villemot, qui appréhendait énormément l'annonce à la famille. «Il faut faire preuve de beaucoup d'empathie, faire attention à ses mots et à ses postures.» Et d'ajouter: «La famille peut revenir et nous dire: “Vous ne nous avez pas dit ce qu'il s'est passé”», raconte-t-il. «Un jour, quelqu'un m'a dit que j'avais tué sa mère, mais en général ça se passe très bien», témoigne le professeur Maureira....

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