Avec le coronavirus, un travail du sexe encore plus précarisé

Sociétés

«Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel.» | Ava Sol via Unsplash

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le Covid-19 prouve qu'il est plus que temps de changer de paradigme et de trouver des alternatives à la répression.

«Les travailleurs et travailleuses du sexe ont survécu aux bûchers de l'Église, aux nazis, à la syphilis et au sida. Comme le disait une ancienne collègue, les politiques passent, les putes restent.» 

Cette semaine, Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant au sein du Strass, le Syndicat du travail sexuel en France, n'a «fait qu'un seul client, un habitué qui avait surtout besoin de contact humain, je pense».

Inégalités face au risque

Tout le monde n'a pas le privilège du confinement; tout le monde ne peut pas s'isoler ou respecter le sacro-saint mètre de distance de sécurité. Une grande partie du travail du sexe en personne dépend d'une interaction physique intime. L'environnement de travail de Thierry présente, intrinsèquement, des risques.

«C'est assez stressant, ça fait penser au début du VIH mais en pire, car l'infection est beaucoup plus rapide et on ne peut pas vraiment se protéger si ce n'est en s'isolant complètement», confie-t-il.

Rappelons d'abord que le Covid-19 ne se transmet pas à proprement parler par voie sexuelle. Le coronavirus se propage par les gouttelettes et les sécrétions que l'on projette lorsque l'on éternue ou que l'on tousse. On peut également l'attraper quand on est en contact physique avec quelqu'un déjà atteint, par exemple en lui serrant la main ou en lui tapant le dos. Les rapports sexuels sont néanmoins déconseillés, comme l'est tout contact physique.

Si le sida et le Covid-19 n'ont pas grand-chose à voir sur le plan biologique, il existe des parallèles politiques et épidémiologiques évidents. La crise du sida peut nous aider à mieux comprendre certains enjeux posés par le coronavirus, notamment quant aux inégalités sociales entre les personnes qui peuvent se protéger et celles qui doivent travailler.

«En temps de pandémie, j'encourage chacun à être responsable et à privilégier la masturbation et le sexe à distance, au téléphone ou via webcam, conseille Judith, «pute d'utilité publique», derrière le compte Instagram tapotepute. J'espère qu'une partie des collègues, et donc des clients, se tourneront vers le sexe en ligne. J'espère que les personnes qui se découvrent des vocations de camgirls ou de camboys ont conscience de l'intensité de ces métiers. Et que tout le monde va payer pour son porno!»

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le confinement signifie vivre avec des revenus désormais réduits au minimum, dans le huis clos de leurs habitations, mais aussi continuer à faire face à la stigmatisation et aux préjugés, conjugués au contexte législatif en vigueur en France.

Judith n'a pas travaillé depuis début mars. Elle estime pour le moment sa perte de revenus à 1.500 euros, «mon loyer et de quoi vivre».

Diversification en ligne

Pour tenter de compenser, certain·es développent leurs activités numériques. Yumie, travailleuse du sexe depuis sept ans entre la France et la Suisse, n'a pas encore prévu de faire passer son travail en contact direct avec la clientèle à un travail en ligne (webcam, vente de nudes et de vidéos, online chat et téléphone, domination virtuelle), mais elle a décidé de diversifier ses activités.

Chaque jour, elle publie un extrait de texte en vidéo sur Instagram. Le projet est beau, poétique, didactique: «Face à l'angoisse du monde, il faut riposter par la beauté», assure Yumie.

Il y a eu Le Plâtrier siffleur de Christian Bobin, les Nourritures terrestres d'André Gide, Le noir est une couleur de Grisélidis Réal et bien d'autres: «Mon talent, c'est de créer un à-part-le-monde ressourçant, un espace d'abandon, de plaisir, de joie, de liberté, et tout cela par la sexualité et un rapport poétique au monde.»

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03.04.20 René Char - Commune Présence

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«Je doute avoir un franc succès, étant donné que ma pratique passe par le toucher et recherche la connexion à l'autre par le corps, mentionne-t-elle. Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel. Je me préserve pour qu'au sortir de la crise, quand les gens auront besoin de ces espaces de ressourcement, je serai disponible pour les accueillir pleine de vie et de joie et ainsi participer à leur mieux-être. Et puis, je peux contribuer à la poésie du monde à distance.»

Alors oui, le virtuel respecte les gestes barrières –l'écran pixélisé comme mètre de sécurité. Mais tout le monde ne possède pas un ordinateur, une connexion, un lieu adéquat pour filmer.

Il ne faut pas non plus négliger les risques d'outing, de revenge porn, de chantage et de cyberharcèlement, sans compter les pratiques des plateformes en ligne, qui prennent un pourcentage monstre.

Yumie précise: «Pour le moment, sans doute que les cameuses ont une activité plus florissante, mais c'est vraiment un autre rapport à la sexualité, en tant que client et en tant que travailleuse.» 

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