Avec l'interdiction de TikTok, la population indienne a perdu bien plus qu'une app

Internet

Enregistrement d'une vidéo TikTok sur un toit d'Hyderabad, le 14 février 2020. | Noah Seelam / AFP

En Inde, la célèbre application offrait une échappatoire face à la censure, à la discrimination et à la crise du coronavirus.

Aux États-Unis, les fans de TikTok pourraient bien voir leur application favorite disparaître de leurs téléphones portables dès la mi-septembre. Le responsable n'est autre que Donald Trump, qui veut voir Microsoft (ou une autre société nationale) racheter l'aile américaine de ce réseau social chinois –faute de quoi l'interdiction pourrait être prononcée.

Interdire TikTok? Une menace devenue réalité en Inde, où les internautes sont privé·es de TikTok depuis le 29 juin. Le gouvernement indien avait déjà fait une tentative (infructueuse, puisque annulée par une cour de justice six jours plus tard), la seconde interdiction fut la bonne.

La population indienne a très mal vécu la chose; il ne serait pas exagéré de parler de tragédie. En dépit de ses mille et un défauts, TikTok, qui régnait en maître sur la sphère des réseaux sociaux indiens, était une force (presque) entièrement bienfaisante pour nombre de personnes peu fortunées.

L'application vidéo (dotée d'un algorithme diablement addictif) transcendait les castes et les religions, entre autres fractures socio-culturelles: l'ensemble des Indien·nes pouvaient profiter des lip syncs et des sketchs de leurs compatriotes.

Guerre d'influence

Lorsque le gouvernement a sifflé la fin de la récréation, l'application disparut des plateformes d'Apple et de Google, et les adeptes de TikTok se virent retirer l'accès aux vidéos. La décision mit non seulement un terme au plaisir du public, mais aussi à un média alternatif à part entière –et à de nombreuses sources de revenus.

La première tentative d'interdiction était motivée par les préoccupations des autorités quant aux contenus illicites et abusifs. L'application tenta alors de modérer ses contenus en épinglant et en retirant des millions de vidéos.

La seconde interdiction est la conséquence de querelles diplomatiques avec la Chine survenues dans le courant du mois de juin et découlant de différends frontaliers vieux de plusieurs décennies.

Le gouvernement indien a alors retiré cinquante-neuf applications d'origine chinoise (dont TikTok), invoquant la protection de la sécurité intérieure. Cette décision s'inscrit dans la droite ligne de l'initiative «Make in India» («Faire en Inde») du Premier ministre Narendra Modi. Peu après, le gouvernement en interdisait soixante autres, et il continue de faire le ménage sur les plateformes en ligne (une imitation baptisée TikTok Lite a aussi été bannie).

Faute de pouvoir se faire la guerre, les deux puissances nucléaires s'affrontent sur le champ économique –et l'Inde vient de raviver le conflit, ce qui ne sera sans doute pas sans conséquences.

Certes, le propriétaire de TikTok, ByteDance, représentait un risque en matière de cybersécurité, mais la justification sécuritaire ne tient pas: Resso, autre application particulièrement populaire appartenant à ByteDance, est toujours acceptée dans le pays.

L'argument protectionniste n'est pas plus solide: l'Inde autorise également Reels, la nouvelle fonctionnalité d'Instagram, considérée comme un clone de TikTok; elle a même fait partie des premiers pays à l'accueillir. La popularité de Reels monte en flèche, ce qui n'est guère surprenant, tant Instagram et Facebook sont massivement utilisés en Inde.

Ce n'est donc pas tant la compétition chinoise ou le vol massif de données qui a motivé la décision indienne que la peur de l'influence culturelle du gouvernement chinois (pour preuve, les récentes mesures indiennes visant les instituts Confucius).

Média à part entière

La popularité de TikTok était tout simplement phénoménale en Inde, et son interdiction a laissé des centaines de millions d'internautes sans aucune plateforme comparable. En avril, TikTok avait enregistré 610 millions de téléchargements et comptait 600 millions d'utilisateurs actifs –soit environ 44% de la population indienne et plus d'un quart des téléchargements de l'application tous pays confondus.

Non seulement les Indien·nes adoraient TikTok, mais l'application était récemment devenue un outil de mobilisation des plus efficaces: elle permettait d'organiser des manifestations, entre autres formes de sensibilisation et d'organisation sociale. Elle était aussi, en Inde comme dans le reste du monde, une source de divertissement et de partage particulièrement bienvenue en ces temps de récession économique et de risques sanitaires.


Un vendeur de rue à New Delhi, le 30 juin 2020. | Sajjad Hussain / AFP

Dans ce pays riche d'une très forte diversité culturelle et linguistique, qui maintient une discrimination systémique visant plusieurs ethnies, religions, castes et classes sociales, TikTok était parvenu à gagner toutes les strates de la société, transcendant de nombreuses frontières sociales....

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