«Another Day of Life», voyage dans la guerre et le temps

Sociétés

Images animées et documents authentiques s'associent pour raconter un moment d'extrême violence en Angola, tel que l'a vécu et décrit il y a plus de quarante ans Ryszard Kapu?ci?ski.

Dans la chaleur torride d’un pays africain et d’une guerre exotique, oubliée, atroce, un journaliste européen affronte les démons de la peur et de la fascination. Soit un solide stock de clichés visuels et d’imaginaire romanesque convenu, souligné par sa traduction en dessin animé.

Another Day of Life part de là. Il a besoin de partir de là, mais pour aller sur un chemin autrement plus riche et complexe.

 

Sur ce chemin, le film de l’Espagnol Raul de la Fuente et du Polonais Damian Nenow se révèle à la fois précis dans son inscription géographique et historique, et ouvert sur des enjeux qui excèdent la guerre en Angola en 1975 ou le seul Ryszard Kapu?ci?ski, son narrateur et personnage principal.

Kapu?ci?ski est l'un des très grands noms du journalisme de reportage, à l’instar d’un Albert Londres ou d’un Joseph Kessel. On lui doit nombre de livres mémorables; une dizaine sont traduits en français, dont D’une guerre l’autre. Another Day of Life, titre original du livre, est donc aussi le titre du film qui en est aujourd’hui la transposition. 

Les voix du passé, au présent

On y voit le reporter au travail dans l’Angola des mois précédant l’indépendance de cet immense pays aux ressources considérables, ravagé par une guerre de libération ayant affronté durant quatorze ans la terreur coloniale de la dictature salazariste, et alors que les colons portugais fuient le pays.

Les mouvements armés rivaux s’affrontent dans les premiers mois d’une guerre civile qui durera vingt-sept ans. L’Afrique du Sud, soutenue par les États-Unis, envahit le pays; Cuba débarque à la rescousse du principal parti indépendantiste. À Luanda, la capitale, puis par les routes de brousse, le reporter essaie d'observer et de comprendre.

Et voici qu’au beau milieu des scènes figurées en animation, rendue réaliste grâce à la rotoscopie, apparaissent des photos des véritables personnes dont il était question. Voici que des images tournées aujourd’hui, y compris avec celles et ceux qui ont survécu viennent commenter ce qui s’est passé alors, et ce que Kapu?ci?ski en a raconté.

Le commandant Farrusco en 1975, aujourd'hui, et sous forme dessinée | Gebeka Films

Bravant des dangers extrêmes, le correspondant de l’agence de presse polonaise, seul journaliste européen sur le terrain, a traversé des territoires en proie aux pires crimes de guerre, failli se faire descendre plusieurs fois, rencontré des personnalités hors norme –Carlota, la jeune combattante décrite en Jeanne d’Arc sensuelle et rieuse, Farrusco, l'ancien militaire portugais passé aux côtés des guérilleros et tenant un fortin minuscule face aux tanks et aux hélicoptères de Pretoria, etc. 

Le film est à la fois le récit de cette aventure, une réflexion plus générale sur le rôle d’un journaliste en situation de conflit, et une évocation d’événements historiques de grande ampleur, même s’ils furent massivement ignorés par l’Occident à l’époque.

Grâce à la multiplicité des techniques auxquelles recourent ses auteurs, Another Day of Life circule librement, mais toujours de manière pertinente, entre romanesque et rigueur factuelle, fantastique de la folie guerrière, références visuelles inspirées des cultures de l’Afrique du Sud-Ouest, engagements idéologiques, courage et folie.

L'animation et le fantastique au service d'une perception plus complète de la réalité | Gebeka Films

La réalisation de la Fuente et Nenow marque ainsi une nouvelle étape dans la légitimation de procédés hybrides, mêlant archives, fragments documentaires contemporains et animation, rappelant les dispositifs des récents La route des Samouniet Le procès contre Mandela et les autres, même si chacun a ses singularités, adaptées au projet en question.


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