À Sidi Bouzid, le rêve démocratique s'est brisé

Sociétés

Neuf ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie vote le 15 septembre pour sa deuxième élection présidentielle libre. Mais dans le berceau du printemps arabe, on ne croit plus vraiment à la politique.

À Sidi Bouzid (Tunisie)

Les années défilent, mais Sidi Bouzid a gardé ses vieilles habitudes. Tôt le matin, les hommes prennent d'assaut les cafés –expresso dans une main, cigarette dans l'autre, quelques rires pour agrémenter des discussions interminables. Les chômeurs tuent le temps en terrasse. Ils ne sont pas moins nombreux qu'à Tunis, mais ils sont beaucoup plus jeunes.

Au café, les trentenaires aux tempes désormais grisonnantes se souviennent: les pierres jetées sur la police, les villes de la région encerclées par les forces de l'ordre durant l'hiver 2010-2011.

Le sentiment d'exclusion, de marginalisation qui avait poussé les gens dans la rue est toujours là. Pas plus de travail. Pas plus de perspectives d'avenir pour les jeunes de Sidi Bouzid.

Diplômé chômeur

Le couteau s'enfonce dans la chair et la tranche net. Rapidement, le thon est débité en une demi-douzaine de rondelles régulières. Les morceaux sont ensuite plongés dans une bassine d'eau, qui rougit instantanément.

Salah, 31 ans, répète le même geste expert toute la journée. Il prépare des poissons sur le marché central, en échange de quelques dinars. C'est comme ça qu'il gagne sa vie, deux fois par semaine. Lui se voyait aide-soignant; il avait même fait des études dans cette voie, poussant deux années après le bac.

Salah sur son stand du marché central de Sidi Bouzid. | Matthias Raynal

Il s'estime pourtant «chanceux» par rapport à ses amis qui n'ont pas d'emploi: «On a cru dans la révolution, on avait des ambitions, on pensait qu'on aurait des opportunités pour changer notre quotidien […]. Mais c'est de pire en pire, on est passé du niveau zéro à en dessous de zéro.»

Le 15 septembre, Salah ne va pas aller voter, comme «90% des jeunes». Il condamne l'ensemble des politiques à la même sentence, aux accents populistes: «Tous les mêmes.»

«Des voleurs», «des opportunistes», «des représentants de l'oligarchie», les noms d'oiseau fusent dans les rues de la capitale de la révolution, où l'on n'hésite plus aujourd'hui à critiquer le soulèvement.

Bouderbala Nsiri, président de la section de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) de Sidi Bouzid, constate «un désintérêt pour la chose publique»: «Par exemple, ce matin, il y avait en ville Hamma Hammami [candidat de la gauche radicale à la présidentielle, ndlr], mais ça ne crée plus l'évènement. Les gens ont été déçus par la classe politique et les promesses non tenues.»

Attentes déçues

À Sidi Bouzid, peut-être plus qu'ailleurs en Tunisie, la population avait misé gros sur la révolution. «S'il y a une explication [au désintérêt pour ces élections], tente le maire de la ville, c'est que les attentes ont été très hautes. On croyait qu'avec le départ de l'ex-président, il y aurait du travail, de l'argent pour tout le monde. C'était du rêve, les gens ont vu que les choses n'avançaient pas aussi vite en réalité.» 

Sur le marché central, les habitant·es passent devant des étals presque vides. L'inflation à près de 7 % a fini de raboter le maigre pouvoir d'achat.

«On a fait une révolution et elle nous a affamés, elle nous a détruits.»
Lamia

Béquille dans une main et enveloppe avec ses analyses médicales dans l'autre, Lamine nous interpelle: «Tu vois le poissonnier, le boucher, il n'y a personne autour d'eux. Quand on achète quelques morceaux de poulet, c'est juste pour donner un peu de goût au couscous.»

Sa femme Lamia travaille de temps en temps dans les exploitations agricoles de la région, pour subvenir aux besoins de sa famille et payer le traitement de son mari malade. Elle est catégorique: «On a fait une révolution et elle nous a affamés, elle nous a détruits.»

La clientèle est servie par d'anciens vendeurs à la sauvette. Ces derniers ont été contraints par les autorités d'abandonner leur carossa, leur charrette, et ont maintenant une place attitrée sur le marché. Ils paient un loyer, des factures et des taxes.

Wahid, entouré de ses fruits et légumes, est nostalgique. «Quand on était dehors, on gagnait plus […]. J'ai commencé à travailler avant la révolution et je peux le dire: à l'époque de Ben Ali, c'était mieux.»

Manifestant contre la dictature en 2010 devenu partisan de l'ancien régime en 2019, Wahid incarne la trajectoire la plus extrême empruntée chez les révolutionnaires de Sidi Bouzid. Il a voté lors des premières élections démocratiques de l'histoire de la Tunisie en 2011, mais a ensuite choisi de s'abstenir.

Le projet d'intégration des vendeurs à la sauvette au marché central a été soutenu par l'aide au développement. Selon le responsable local de la LTDH, c'est à l'image de ce qui a été fait dans la région depuis 2010. «Des solutions importées qui ne résistent pas au temps», dénonce Bouderbala Nsiri.


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