À Marseille, le clientélisme dans le viseur

Sociétés

De nouveaux collectifs rassemblant au-delà des partis traditionnels veulent en finir avec les mauvaises pratiques de la gauche comme de la droite.

Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille depuis 1995, ne se présente pas pour un cinquième mandat, laissant le jeu électoral plus ouvert que jamais. Qui sera le prochain maire? Revue des candidatures et des problématiques qui rythmeront la campagne pour 2020 dans notre série, La Bataille du Vieux-Port.

«Chez nous, t'as vu, on dit pas merci.» Diego Fontaine* roule une cigarette. Ce membre de la communauté gitane vit depuis trente ans dans un petit quartier situé entre Gardanne et Marseille. On murmure de lui qu'il est le «boss», le «patron», celui que les cousins vont voir en cas de gros problèmes.

«Je connais tout le monde. Même les élus. Je rends des services, tu vois. Nous autres, on est honnêtes. Tu peux avoir confiance. C'est pas comme ces Roms dans le camps, là bas, qu'on dirait le Kosovo. On est en France depuis combien de temps? Le Moyen Âge, non? Fontaine, c'est gaulois. Tu t'appelles comment, toi?»

Guy*, dit «le curé», acquiesce en souriant. Grand, maigre, une barbe de dix jours, il doit son sobriquet au chapelet bleu fluo exhibé comme un talisman par dessus son survet'. Sa bagnole, une clio verte, est bourrée d'images pieuses: une vierge de Lourdes, la représentation du Christ et un autre chapelet, couleur marron.

«Mon oncle Diego a des réseaux, affirme-t-il. Grâce à lui, on est tous casés. Tranquille, quoi. Je travaille dans le service public. La petite, celle que tu connais, la “Mousseygue”, elle va se marier avec El Chino. Diego lui a fait avoir un appartement…»

Le «curé» parle visiblement trop. Fontaine, furax, intervient rapidement. «J'ai fait le boulot, voilà. Tu comprends, à Marseille, c'est donnant donnant. Je t'aide, tu m'aides. T'as besoin qu'on fasse des choses pour toi, des gros bras pour ta campagne, une liste bidon aux municipales, le vote de la famille…? Tu viens nous voir et on négocie. C'est ça la politique, pas vrai?»

Questions d'ordre privé

Le clientélisme fait souche depuis des décennies. Cesare Mattina, enseignant chercheur à l'université d'Aix-Marseille, a pu y consacrer un livre remarquable, Clientélismes urbains, paru en 2016. L'auteur appréhende le phénomène comme une «demande sociale de biens et de services à but privé et personnel».

Cette demande, estime encore l'universitaire dans le journal le Monde, est«très soutenue à l'égard des élus et des principaux leaders politiques; 70 % des demandes au maire concernent des questions d'ordre privé».

De quoi as tu besoin? Que puis-je faire pour tes enfants? Telles sont les questions rituelles, posées sans souci de discrétion par les candidat·es en campagne au coeur de la cité phocéenne. Les relations clientélaires sont clairement assumées. «C'est même l'ADN des pratiques politiques et socioéconomiques sur le Vieux-Port», souffle calmement Dominique Boudet, un fin connaisseur du milieu marseillais.

Notre homme exerce une activité discrète: «Je suis ghost writer. Je compose des textes, des notes et des discours pour des personnalités publiques. J'interviens surtout auprès des entreprises. Dans ce secteur, les mecs ne savent pas écrire, ni compter. Je me frappe même les business plans, imagine… Alors ils font appel à moi, de façon informelle. Un coup de main sur l'épaule: “Oh, Doumé, tu veux pas me faire la plaquette, j'ai une présentation produit demain, promis Poulet, tu vas voir, en retour, je te trouve un poste.” Tu parles…»

Bloc historique

Dominique Boudet a longtemps été au chômage. Intellectuel précaire, géant –le bougre mesure 1m95–, bouton de manchette à fleur de lys, impeccablement vêtu, il a traîné ses guêtres de misères en galères: «Contrairement à ce qu'on peut croire, le clientélisme connait pas mal d'accrocs. Il faut bien comprendre une chose: il y a les gagnants de ce genre de pratiques et puis la masse, très nombreuse, des loosers.»

Les catégories populaires, à quelques exceptions près –la famille de Diego, par exemple–, ne profitent que très modérément du clientélisme.

«Une espèce de classe moyenne fait jouer à fond le copinage et le renvoi d'ascenseur. La ville se grippe.»

Dominique Boudet

Les véritables bénéficiaires forment ce que Cesare Mattina nomme «un bloc historique» constitué de notables, d'avocats, de médecins et de chefs d'entreprises.

«C'est ce tissu qui gouverne Marseille, continue Dominique Boudet. Une espèce de classe moyenne qui fait jouer à fond le copinage et le renvoi d'ascenseur. La ville se grippe. Un mal plus profond ronge le système: le travail gratuit. Si tu pèses que dalle, on va utiliser tes compétences. Ils te feront miroiter des trucs improbables: “T'inquiète pas, tu verras, on t'embauchera.” Puis rien. Que de la bouche, des fausses promesses, du néant. Même la parole donnée s'effondre. On vit la fin d'un monde.»

De fait, l'ambiance est pégueuse. Le clientélisme met en lumière un système politique qui se crispe et sélectionne une élite de plus en plus restreinte. Ce contexte terrible délivre aux élections municipales de 2020 une saveur bien particulière. Tout paraît à reconstruire. À commencer par la gauche.


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