À l'heure du Covid-19, le manque de contacts physiques affecte nos vies

Sociétés

«L'élan de socialité est un élan vital, c'est comme manger et boire», selon Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication. 

Le toucher est un besoin indispensable au bien-être de l'être humain, mais c'est surtout la privation des gestes familiers en présence de nos proches qui rend cette nécessité saillante.

«Cela va faire plus de deux mois que je n'ai touché personne. C'est comme si je me sentais invisible», témoigne Claire. Cette trentenaire, qui se décrit comme une personne «plutôt solitaire en temps normal», a l'habitude de vivre seule et assure ne pas avoir besoin de la compagnie des autres pour se sentir bien au quotidien. Mais depuis la mise en place des gestes barrière pour limiter la propagation du Covid-19, notamment celle de la distanciation physique, le sentiment de solitude l'assaille: «J'en suis à un point où j'en viens à jalouser les couples et les familles que je croise dans la rue. Je meurs d'envie de tenir la main de quelqu'un moi aussi, qu'on m'enlace.» Et d'ajouter avec un sourire gêné: «C'est très bizarre, non?»

Si la propagation du Covid-19 a ralenti en France, la Direction générale de la santé (DGS) a jugé nécessaire de rappeler dans un communiqué mercredi 20 mai, veille du week-end de l'Ascension, la nécessité de poursuivre les mesures barrière et de distanciation physique. Mais pour les personnes comme Claire qui ont vécu le confinement seules et qui n'ont en principe touché personne depuis plusieurs mois, la frustration peut devenir compliquée à gérer. En attestent les images des dizaines de personnes rassemblées sur les berges du canal Saint-Martin le premier soir du déconfinement en France.

Le toucher, un besoin vital

«Ces rassemblements sont compréhensibles et totalement non surprenants», réagit Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication à l'université Grenoble Alpes. «L'élan de socialité est un élan vital, c'est comme manger et boire. Une personne privée de contacts sociaux dépérit. Pour les jeunes en particulier, le besoin de socialité à l'autre est plus important que le risque d'être contaminé», explique-t-elle. Le psychothérapeute Bruno Vibert confirme que le manque de contacts physiques peut être mal vécu: «Toucher et être touché est nécessaire à notre équilibre. C'est bien plus qu'un besoin biologique. C'est un sens qui permet de percevoir les émotions chez l'autre. Il valide l'affection des proches et éloigne les peurs.»

Cette carence d'affection a même une expression en anglais: la «skin hunger», littéralement la «faim de la peau». Bien plus qu'une simple impression de manque, il s'agit d'une réaction neurologique, comme l'explique la docteure en neurosciences Catherine Belzung. «Les contacts physiques activent certaines parties de notre cerveau appelées “hotspot” hédoniques. Ces zones sont activées par tout ce qui est perçu comme agréable, quelle qu'en soit la modalité. Elles permettent au sujet d'attribuer une “valence” (agréable vs désagréable) au stimuli perçus. Cela permettra ensuite de mettre en œuvre des comportements permettant d'augmenter la probabilité de recevoir ce genre de stimulations.»

Ce système de récompense intervient très tôt dans la vie du nourrisson et joue un rôle essentiel dans son développement: «Cela a été étudié chez des animaux comme le campagnol, par exemple. Les petits qui ont été peu touchés par leurs parents sont devenus plus sensibles au stress une fois adultes, plus agressifs, avaient de moins bonnes aptitudes cognitives que les autres. La connectivité de leur cerveau était aussi moins développée.» Chez les êtres humains, l'absence de contacts et l'isolement entraînent des effets quasi similaires, avec une augmentation d'hormones de stress et des modifications au niveau cérébral. «Certaines zones voient leur volume augmenter, comme l'amygdale, entraînant une augmentation du stress et de l'anxiété. Alors que d'autres voient leur volume diminuer, comme l'hippocampe et certaines parties du cortex préfrontal, causant la diminution des facultés de concentration et une augmentation des comportements routiniers.»

La privation, un révélateur

Une personne en situation de vulnérabilité –comme cela peut être le cas actuellement– ressentira également davantage le besoin de toucher et d'être touchée. Pas étonnant donc que des individus comme Claire aient de plus en plus de mal à supporter l'absence de contacts physiques. Mais comment expliquer qu'ils n'en souffraient pas avant la mise en place des gestes barrière? «C'est quand on vous prive de quelque chose que vous vous rendez compte que c'est important. Le besoin de toucher et d'être touchée a toujours été là, c'est simplement qu'on n'y prêtait pas attention, analyse la spécialiste. Toute notre vie quotidienne est faite de micro-gestes avec d'autres individus, de micro-attitudes spontanées et non conscientisées. C'est le plaisir de l'être-ensemble. Avec le Covid-19, tous ces gestes sont soumis à un autocontrôle corporel très puissant. Plus qu'une frustration, cela peut créer un mal-être.»

Pour adoucir ce sentiment de malaise, les personnes seules ont recours à diverses stratégies. Claire, par exemple, raconte avoir trouvé du réconfort dans des bains chauds et des automassages. «C'est sûr que ça ne procure pas les mêmes sensations que quand c'est quelqu'un d'autre qui vous les fait, mais on s'en contentera pour le moment», plaisante-t-elle.

«Compenser le manque par l'automassage ou se recouvrir d'un plaid, d'une couverture qui nous fait nous sentir bien sont des moyens efficaces, confirme Bruno Vibert. Il est aussi possible de simplement se serrer soi-même dans les bras plusieurs fois par jour.»

En Islande, pour soulager l'anxiété de la population, les gardes forestiers ont recommandé la sylvothérapie –comprendre: faire des câlins aux arbres. Sinon, une simple balade dans la nature, un rendez-vous chez le coiffeur ou un moment passé avec un animal peuvent également faire du bien. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si de nombreuses personnes ont été tentées par l'adoption d'un animal de compagnie pendant le confinement. «Quand on se fait toucher par son chat, automatiquement on est apaisé: ça apaise la tête, les émotions, et ça amène une sécurité affective. Ce type de communication non verbale nous rappelle notre condition de mammifère, et si on ne peut pas l'avoir avec d'autres humains, heureusement on peut l'avoir avec les animaux», explique Fabienne Martin-Juchat.

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