À chaque affaire d'inceste, on semble redécouvrir le phénomène

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Selon une enquête Ipsos, un Français sur dix serait victime d'inceste. | Jon Tyson via Unsplash

L'inceste est une réalité que l'on pourrait malheureusement qualifier d'ordinaire. Paradoxalement, chaque nouvelle révélation provoque la stupeur.

Comme trop souvent l'actualité fonctionne sans mémoire du passé et sans histoire. Les toutes récentes révélations de Camille Kouchner, qui accuse dans un livre son beau-père Olivier Duhamel d'avoir agressé sexuellement son frère jumeau, suscitent un torrent médiatique et des réactions étonnées, comme si la chose –l'inceste– et son émergence dans l'espace public constituait une nouveauté.

Pourtant, les chiffres sont là: selon une enquête Ipsos publiée en novembre 2020, un Français sur dix serait victime d'inceste même si, rappelons-le, les chiffres, en particulier en matière de criminalité sexuelle, ne sont pas toujours probants.

Certes, il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que l'inceste devienne un sujet de discussion publique. Le Monde ne commence à consacrer des articles à la judiciarisation de l'inceste, c'est-à-dire à des procès pour attentats à la pudeur sur moins de 15 ans commis par un ascendant, qu'en mars 1974, ouvrant le feu de manière très significative avec une affaire d'inceste rural.

L'inceste rural, vu comme produit de l'arriération et de la rudesse des mœurs campagnardes, est en effet un topos de la littérature médicale depuis le XIXe siècle.

Dépasser la prohibition de l'inceste?

En avril 1971, Michel Polac consacre à l'inceste un épisode de son émission «Post-scriptum», avec le film de Louis Malle, Le Souffle au cœur, récit d'un inceste maternel. Les invités, sans condamner ni louer l'inceste, l'analysent comme une donnée avec laquelle une société doit composer et s'interrogent sur la possibilité de dépasser la prohibition de l'inceste.

En réaction, Michel Polac reçoit une avalanche de lettres de protestation, qui dénoncent «un sujet infect» en souhaitant que les invités, ces «vicieux salopards», se fassent dérouiller et/ou castrer. Polac est finalement sanctionné par le conseil d'administration de l'ORTF et l'émission disparaît dans le courant du mois de mai.

Cet épisode, dont la rumeur s'éteint avec l'été commençant, montre d'une manière éloquente la force du silence qui pèse sur l'inceste: ce «sujet infect» n'a pas encore droit de cité à la télévision. Par ailleurs il montre aussi que pour de nombreux téléspectateurs, le traitement a été jugé trop léger et inadapté.

Créer les conditions pour évoquer les affaires d'abus

Après cela, la décennie 1970 va être pour les médias celle d'une ouverture au «discours sur la sexualité» qui crée les conditions d'évoquer peu à peu ce qu'on appelle alors la pédophilie.

La télévision en particulier affronte l'inceste et les évocations fictionnelles ou documentaires du viol par inceste se multiplient. Ainsi, en 1978, le journal de 20 h eures d'Antenne 2 consacre un reportage de trois minutes au cas d'un enfant de 8 ans violé par son père –sans dommages cette fois pour la rédaction.

À partir du milieu des années 1980, différentes affaires attirent l'attention des médias et des pouvoirs publics sur les lacunes du dispositif de protection de l'enfance. Ainsi, dans L'enfant derrière la porte en 1982, David Bisson raconte son calvaire d'enfant martyrisé.

Peu après, 1986 marque un tournant décisif en matière de parole publique sur l'inceste. Lors des débats des «Dossiers de l'écran» diffusés par Antenne 2, le journaliste Alain Jérôme donne en direct la parole à trois femmes adultes, victimes de pères ou de frères incestueux, parmi lesquelles Éva Thomas qui vient de publier Le viol du silence.

L'émission est annoncée par le magazine chrétien La Vie sous le titre: «Les barreaux de la prison de l'inceste vont voler en éclats».

L'impact du témoignage

La télévision prend le risque du témoignage vivant des victimes en même temps qu'elle sollicite l'avis des téléspectateurs. Après avoir écrit dans l'incipit de son livre –«À quinze ans j'ai été violée par mon père», pour la première fois, une victime d'inceste témoigne à visage découvert, après que deux autres femmes, de dos elles, ont raconté leur histoire (toujours dans cette même émission des «Dossiers de l'écran»).

Trente ans après les faits, ces victimes viennent parler de souffrances qui semblent toujours très vives, offrant l'occasion au public de comprendre que la particularité du dommage causé par le viol –incestueux ou non– est de se conjuguer au futur.

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