Vous pensez que Jack l'Éventreur a tué des prostituées? C'est une fake news de l'époque victorienne

Sociétés

The Five, The Untold Lives of the Women Killed by Jack the Ripper (Les cinq: la vie des victimes de Jack l'Éventreur comme on ne vous les a jamais racontées), couverture du livre de Hallie Rubenhold.  

Un nouveau livre l'assure, ses cinq victimes n'étaient pas «juste des prostituées»: elles étaient des mères, des sœurs, des femmes battues par la brutalité de l'ère victorienne.

Les yeux d'un Johnny Depp défoncé à l'opium s'ouvrent sur le ciel menaçant du Londres de 1888. Les cheminées fument, la caméra longe un immeuble sombre, offrant un aperçu de la misère des intérieurs populaires de l'époque. Dans les rues sales de Whitechapel, des prostituées étrangères se plaignent qu'on les vole, un homme inconscient est traîné sur les pavés, un autre titube, une bouteille à la main, après avoir uriné contre un mur. On suit sa trajectoire jusqu'à croiser deux femmes en corsets et robes couvertes de jupons fatigués, soit l'image officielle de la travailleuse du sexe victorienne.

L'une d'elle, campée par Heather Graham, s'appelle Mary Kelly. Elle tombe rapidement amoureuse du personnage incarné par Depp et échappe à la mort, à l'inverse de Polly Nichols, Annie Chapman, Liz Stride et Kate Eddowes. Sorti en 1999, From Hell est la plus récente œuvre d'envergure à plonger dans l'univers lucratif de Jack l'Éventreur, demeurant ainsi le point de repère de l'inconscient collectif en la matière.

Cinq femmes à la rue

Assise au sous-sol d'un café scandinave du quartier de Goodge Street, dans le cœur de Londres, Hallie Rubenhold, autrice de The Five: The Untold Lives of the Women Killed by Jack the Ripper (Les cinq: la vie des victimes de Jack l'Éventreur comme on ne vous les a jamais racontées) lève les yeux au ciel: «From Hell? Je n'arrive même pas à le regarder. C'est tiré d'un roman graphique culte, qui est bien fait mais qui se base sur une théorie du complot. C'est de la fiction. Malheureusement, la narration autour de Jack l'Éventreur ne parle pas de ses victimes mais de qui il était, lui. La vérité passé à la trappe.» Comme souvent, c'est le tueur qui fascine plutôt que ses victimes, qui ne sont rien d'autre que des morceaux de viande froide, des catalyseurs pour l'anomalie supposée du mal.

Ainsi, personne ne questionne leur identité. La presse d'alors les présente comme des prostituées. Personne et même pas Hallie Rubenhold, pourtant historienne de la prostitution. Autrice de Covent Garden Ladies, ouvrage de 2005 sur le milieu en question dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, l'universitaire cherchait seulement une suite en forme d'étude du siècle suivant. «Je me suis demandé: qui sont les travailleuses du sexe les plus connues du XIXe siècle? Réponse: les victimes de Jack l'Éventreur. J'ai été très surprise de découvrir qu'il n'y avait aucune preuve qui permettrait de suggérer que trois d'entre elles étaient des travailleuses du sexe.» L'historienne décide alors de se faire la voix de ces cinq femmes dont on ne sait que peu de choses. Elle recherche des documents, des rapports de police, lit des témoignages de l'époque et conclut que la seule victime à avoir définitivement travaillé dans cette branche se nomme Mary Kelly, l'un des deux personnages principaux de From Hell. «Il y a une longue liste de preuves qui le confirme. C'est incontestable Le cas d'Elizabeth Stride, en revanche, est ambigu. «Au moment où elle a été tuée, on ne sait pas ce qu'elle faisait. On sait par contre qu'elle racolait lorsqu'elle vivait en Suède, en 1884.»

En ce qui concerne Polly Nichols, Annie Chapman et Kate Eddowes, l'historienne assure que si l'affaire avait été jugée en 2019, aucun tribunal n'aurait admis les preuves comme recevables. «Polly dormait dans la rue mais il n'y a rien sur le fait qu'elle ait été une travailleuse du sexe, assure-t-elle. Pareil pour Kate. Des documents disent qu'elle était sans abri. Après qu'elle a été tuée, un groupe de femmes SDF est venu dire qu'elle dormait dans la rue avec elles. Elle a dormi dehors presque toute sa vie.» Un triste sort auquel chacune des victimes a été confrontée, à des degrés divers. «Annie fréquentait des hommes, reprend Rubenhold. Mais qu'est-ce que ça veut dire dans le contexte victorien où, lorsqu'une femme sortait avec un homme, il payait pour tout.» Ce que ces femmes avaient en commun n'était pas leur profession mais leur condition sociale, misérable, qui les plaçait à la merci d'une société bâtie pour qu'elles ne puissent pas s'en sortir seules....

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