Violences faites aux femmes, il est temps de sensibiliser les hommes

Sociétés

Ce problème de société reste tabou en France.

Dans les rues de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise), s'étalent depuis novembre une quarantaine d'affiches: «Frapper ta femme ne fera jamais de toi un bonhomme» ou encore «Ta journée t'a énervé? C'est pas ta femme qui doit le payer».

Celles-ci sont conçues à destination des jeunes hommes: les modèles ne sont pas des mannequins, mais des habitants du coin, prof de boxe ou coach sportif, des personnes référentes, connues de la population locale et qui prennent la parole sur le sujet. «Jusque là, l'effort de communication portait surtout sur l'information aux victimes. Je trouvais dommage que nous ne nous adressions pas aux premiers responsables des violences conjugales, explique Laurent Le Texier, directeur de la communication à la mairie, à l'origine de cette initiative. On peut continuer pendant des années à mettre de l'argent dans l'info aux victimes, mais si l'on ne s'attaque pas au changement de mentalités, rien ne changera.»

Il faut, selon lui «déconstruire l'idée qui fait que des hommes trouvent normal de pouvoir frapper leur femme. Les féminicides, tout comme les violences psychologiques et les humiliations quotidiennes, reposent sur la conviction d'un certain nombre d'hommes qu'il est normal que ça se passe comme ça». Un travail de fond, donc. Dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes, cette campagne municipale qui cible les agresseurs potentiels, Paroles d'hommes (réalisée pour un coût modique de 4.000 euros), reste une exception en France. Un angle mort des politiques publiques. Pourquoi ?

Campagne Paroles d'hommes. | Ville de Villiers-le-Bel

En France, des campagnes rares et mal conçues

«En France, on est plutôt en retard sur le sujet», constate la sociologue Alice Debauche de l'université de Strasbourg. Si l'année 2019 a vu émerger dans les médias la généralisation du terme «féminicide», on peut gager qu'en 2020, il sera davantage question de «violence masculine», comme c'est déjà le cas dans plusieurs podcasts, Des hommes violents sur France Culture et Les couilles sur la table, chez Binge Audio.

Il existe des manières variées de prévenir les crimes et délits, de la réprobation morale à la sanction pénale. Les campagnes de communication, à l'efficacité fluctuante, font partie intégrante d'un arsenal dissuasif qui peut, dans le meilleur des cas, frapper les esprits, participer à faire évoluer les mentalités et toucher le plus grand nombre. Les initiatives françaises en matière de prévention des violences destinées aux hommes sont rares. En 2004, l'Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis diffusait ces slogans, «Etre un mâle, c'est pas faire mal», puis «un mari violent n'est pas un bon père». En 2017, le Secrétariat d'État chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes concevait le spot «Arrêtons-les», présenté sous forme d'un rappel à la loi, avec des silhouettes masculines dans l'ombre.

Quels sont ses effets? «Elle laisse indifférent, car on sait déjà que c'est interdit. Elle passe à côté de la réalité, qui est que les hommes violents sont partout et que le continuum des comportements masculins violents se retrouve aussi à des niveaux moins “graves”», constate Cristina Oddone, sociologue à l'université de Strasbourg, spécialiste des auteurs de violence. Ces initiatives, souvent circonscrites au harcèlement de rue et dans les transports en commun, ratent parfois leur cible, notamment en représentant les harceleurs en animaux.

Celle de Villiers-le-Bel mettant en scène des hommes connus de la population comme modèles peut être perçue comme paternaliste, selon la chercheuse. «Ce genre de campagne ne permet pas vraiment de se demander si la violence nous concerne et ce qu'est la violence, car ce ne sont pas que les féminicides.»

Une piste à explorer serait celle de l'introspection: «Ce qu'il faut, c'est une invitation à ce qu'ils seregardent en tant qu'hommes, à contempler la normalité des relations et à pouvoir y déceler de la violence dans les rapports de pouvoir et dans la conception des rapports amoureux. Pointer du doigt en disant “eux” nous empêche de faire un réel travail de réflexion sur les micro-pratiques violentes au quotidien.» D'autant que la question de ces campagnes fait débat chez les professionnel·les. À l'association FIT, Une femme, un toît, la directrice Marie Cervetti estime que ces mesures comportent le risque de braquer la moitié de la population. Pour elle, il vaut mieux donner aux femmes la capacité de s'en sortir. S'adresser aux agresseurs à travers des campagnes, c'est un «coup d'épée dans l'eau».

Des exemples probants à l'étranger

Au Canada, l'association Battered Women's Suport Services a, de son côté, lancé la campagne Don't be that guy pour déconstruire les stéréotypes liés à l'assertion «un homme, un vrai». En Espagne, où la dictature franquiste a freiné l'essor du féminisme, ces questions ont émergé dans les années 1990. «C'était une terrain vierge, analyse Alice Debauche. Il y a eu une double orientation dans la loi, qui cible à la fois les victimes et les agresseurs.» Ainsi, la municipalité de Barcelone diffuse t-elle ces jours-ci une campagne contre les «violences machistes», qui s'adresse aux garçons. En Suède, où la réflexion sur l'égalité entre femmes et hommes est plus ancienne, le National Centre for Knowledge on Men’s Violence Against Women (NCK) a même mis en place une ligne téléphonique à destination des hommes violents, une mesure préventive plus que compassionnelle.

Si la France les prend peu en compte, le Conseil européen dispense néanmoins des préconisations et des normes par l'intermédiaire du réseau international européen pour la prise en charge des auteurs de violences Work with perpetrators (WWP). Celui-ci est l'auteur d'un exemple de campagne réussie, sur les réseaux sociaux, Responsible together, qui, comme celle de l'ONU, He For She, permet à chacun·e de s'identifier. «Il faut travailler sur le consensus, avance Cristina Oddone. Quand quelqu'un vous dit ce qui est bien et mal, cela produit des résistances. L'ironie, comme celle du film Je ne suis pas un homme facile [de Eleonore Pourriat, ndlr] peut être une manière de montrer les différents degrés de domination. Il faut aborder d'autres formes de violences moins extrêmes que le cas des féminicides car, en Italie, en tout cas, les hommes violents ne s'identifient jamais à ceux qui ont tué leur femme.»

Perceptions victimisantes

Le Grenelle contre les violences conjugales, consultation qui s'est tenue de septembre à novembre 2019, a rendu son verdict: 360 millions d'euros ont été alloués à la cause pour 2020 –soit quasiment la même somme qu'en 2019, ont relevé certaines associations. Des mesures ont été annoncées, comme des places d'hébergement: nécessaires quoique souvent curatives, elles ne permettent pas de limiter les violences dès leur origine. «Notre culture centre la violence sur les victimes et les campagnes se concentrent sur l'après: obtenir réparation et avoir de l'aide», note Alyssa Ahradare, porte parole d'Osez le féminisme. L'encadrement des hommes violents est quant à lui circonscrit aux coupables présumés déjà signalés, inculpés ou condamnés pour des faits de violence.

Lors du lancement du Grenelle le 3 septembre 2019 à Matignon autour du Premier ministre Édouard Philippe, de la secrétaire d'État à l'Égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa et de la ministre de la Justice Nicole Belloubet, le numéro d'urgence pour les victimes 3919 a aussi été dévoilé. | Éric Feferberg / AFP

Parmi les mesures mises en place, on compte le bracelet anti-rapprochement ou encore des stages de responsabilisation. Ces derniers, obligatoires, sont dispensés à ce jour par trente-deux associations et restent très courts (deux à quatre jours), contre des programmes qui s'étalent sur une période de six à dix-huit mois en Italie, par exemple. En se focalisant, en France, sur le caractère illégal des faits reprochés, leur efficacité pose question: «Il n'y a pas de travail de réflexion plus profond pour reconnaître une responsabilité devant la victime, les enfants s'il y en a, et la société en général. En tant qu'hommes, il faut faire un travail individuel sinon ces groupes vont renforcer des perceptions misogynes et victimisantes», met en garde Cristina Oddone.

En Suède, où la question des agresseurs se pose depuis les années 1990, certaines de ces réunions sont même volontaires et se font parfois à l'invitation de proches qui veulent faire changer un homme violent de leur entourage.


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