Pourquoi les autorités refusent d'interdire le LBD 40

Sociétés

Mis en cause dans de nombreux cas de blessures graves survenues lors de manifestations de «gilets jaunes», le LBD 40 continue d'être utilisé par la police et la gendarmerie pour le maintien de l'ordre.

Selon le décompte effectué par Libération et le collectif Désarmons-les, le LBD 40 (pour «lanceur de balles de défense»), qui tire des projectiles en plastique et en caoutchouc, est responsable de 78 des 109 blessures graves de manifestantes et manifestants recensées depuis le début du mouvement des «gilets jaunes». Principalement touchées au visage –ce qui est strictement interdit par les conditions d'utilisation de l'arme– une quinzaine de personnes ont perdu un œil.

Le Défenseur des droits Jacques Toubon a de nouveau réclamé la suspension de son utilisation par les forces de l’ordre. Au même moment, la CGT et la Ligue des droits de l’homme ont assigné l’État en justice pour obtenir l’interdiction de cette arme. Le gouvernement et les responsables de la police excluent pour l'instant cette solution. Nous avons tenté de savoir pourquoi.

«Configuration de violences urbaines»

Obtenir des réponses à ce sujet n’est pas évident. Le ministère de l’Intérieur nous a redirigé vers la Direction générale de la police nationale (DGPN), qui nous a redirigé à son tour vers le ministère de l’Intérieur, expliquant que «vous n'aurez pas de réponse, car on a déjà tout dit, on ne parle plus que de ça depuis deux semaines».

Nous avons donc contacté à plusieurs reprises le cabinet du ministre de l’Intérieur, dont le personnel n’a pas souhaiter s’exprimer mais nous a invités à nous référer aux déclarations de Christophe Castaner et de Laurent Nuñez.

La préfecture de police de Paris a elle répondu, mais sur un seul point: la décision du préfet Michel Delpuech d’équiper à nouveau les policiers de LBD 40 pour les manifestations de «gilets jaunes», après avoir suspendu leur utilisation en maintien de l’ordre à Paris et en petite couronne.

«Les manifestations [de «gilets jaunes»] ont pris dès le début une configuration de violences urbaines, plutôt que de maintien de l’ordre, donc il n’était pas question dans ce cadre de laisser les policiers démunis d’armes intermédiaires face à de telles violences de la part des participants à ces attroupements. Une manifestation, vous avez un tracé, c’est encadré. Là, il n’y avait pas du tout... Il n’y avait rien en fait, c’était quand même violent, très violent», avance un porte-parole de la préfecture de police de Paris.

Cette réponse donne un premier élément de compréhension: les autorités traitent les rassemblements de «gilets jaunes» comme des violences urbaines, et non comme de simples manifestations.

Un «gilet jaune» victime d'un tir de LBD 40, le 12 janvier 2019 à Bordeaux | Mehdi Fedouach / AFP

«Si les conditions ne sont pas réunies, on ne tire pas»

Un porte-parole de la gendarmerie nous a donné davantage de renseignements, en prenant le point de vue des gendarmes mobiles. Il a commencé par détailler leur formation et la doctrine d’utilisation du LBD 40, rappelant que son utilisation était conditionnée à l’obtention d’un certificat d’aptitude au tir et qu’un escadron de gendarmerie mobile, qui compte 110 personnes, ne comprend que quatre personnes équipées de LBD 40 –soit environ un pour vingt-huit gendarmes.

«Dans la doctrine de la gendarmerie, lorsque vous êtes en maintien de l'ordre, pour utiliser le LBD 40, il faut soit qu’il y ait une menace, soit une personne qui commet une infraction. Si possible, on filme l'infraction et on mène une manœuvre offensive pour interpeller l’individu. Premièrement, on isole l’individu pour éviter les dommages collatéraux. Deuxièmement, le gendarme qui est équipé du LBD est prêt à tirer et attend l'ordre de son supérieur. Troisièmement, il y a une manœuvre globale, on tire au LBD pour le “choquer” puis l'interpeller. Si les conditions ne sont pas réunies, on ne tire pas. Depuis le début du mouvement, la gendarmerie a beaucoup tiré au LBD, mais l'inspection générale de la gendarmerie nationale [IGGN] n'a reçu aucune plainte», détaille le gendarme.

Le porte-parole nous apprend ainsi que les forces de l’ordre sont autorisées à tirer au LBD 40 sur un individu non violent s’il commet une infraction, par exemple un vol. Du point de vue de la gendarmerie, le LBD 40 est nécessaire au maintien de l’ordre, car il permet de «choquer» à distance une personne avant de l’interpeller. Sans lui, les gendarmes seraient –toujours selon la gendarmerie– obligés d’aller au corps-à-corps, d’utiliser des grenades, moins précises, ou d’utiliser une arme à feu.

Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, et Laurent Nuñez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, ont développé un argumentaire similaire pour rejeter l’interdiction du LBD 40.

«Le principe du maintien de l'ordre, c'est de garder une distance pour éviter le combat “à mains nues”. Le LBD ne sert pas à disperser une foule, mais à interpeller. [Pour cet usage], il est parfaitement adapté, il nous évite d'utiliser une arme à feu. Son utilisation requiert un ordre clair, et on ne tire que si l’on est sûr de ne pas provoquer une blessure grave. Par ailleurs, nous avons l’obligation de prodiguer les premiers soins à la personne touchée», soutient le porte-parole.

«Le fait de policiers en civil, probablement de BAC»

Selon des éléments diffusés par plusieurs médias (Libération, Le Canard enchaîné) et issus de sources policières, les blessures graves occasionnées par des tirs de LBD 40 ne seraient pas dues aux policiers et gendarmes spécialistes du maintien de l’ordre (CRS, gendarmes mobiles...), mais surtout à d’autres unités de police appelées en renfort et habillées en civil, notamment les BAC (brigades anti-criminalité).

Ces policiers ne sont pas spécialisés en maintien de l’ordre, mais plutôt dans la lutte contre la délinquance, même si la lutte contre les violences urbaines fait partie de leurs missions secondaires. Les BAC sont utiles aux dispositifs de maintien de l’ordre, car elles sont moins lourdement équipées que les CRS et gendarmes mobiles et peuvent donc se déplacer plus rapidement. Mais elles n’ont pas la même doctrine d’intervention: leur attitude sur le terrain est nettement plus agressive.

«Ce que l’on voit sur les vidéos, c’est que certaines unités de police tirent au LBD, mais ne sont pas formées au maintien de l'ordre. Comme l’a dit un responsable des CRS, on a des unités de BAC faites de bric et de broc qui se placent derrière les cordons de CRS et de gendarmes mobiles et tirent, par exemple, sur un “gilet jaune” qui lève les bras. Lorsque des unités qui traitent des violences urbaines et périurbaines arrivent [sans uniforme], chacun équipé d'un LBD, pas forcément avec une volonté d'interpeller mais de tirer, [ça pose problème]», nousexplique une source policière.

Nous avons examiné plusieurs vidéos et témoignages recensés par le journaliste David Dufresne, montrant des usages non réglementaires du LBD 40, notamment des tirs à la tête. Sur une dizaine d’exemples, la majorité implique des policiers en civil.

On constate aussi que certaines unités de la BAC sont «suréquipées», avec parfois un LBD40 pour deux policiers –à mettre en balance avec le ratio d’un LBD pour vingt-huit gendarmes mobiles.

Mais ces unités n’ont pas de monopole absolu en la matière. Ainsi, le 17 novembre à Quimper, un manifestant à été blessé au visage par un tir de LBD 40 qui semblait venir d’une section départementale d’intervention (SDI), dont les policiers sont reconnaissables aux bandes bleues de leurs casques.

«Effectivement, on ne peut pas nier que la plupart des vidéos controversées mettant en scène des violences policières présumées sont le fait de policiers en civil, donc probablement de BAC. Il faut aussi savoir qu'il existe d'autres services en civil déployés sur les manifestations, notamment à Paris, comme la BRI [Brigade de recherche et d'intervention, ndlr], la BIVP [Brigade d'information de voie publique, ndlr]... Des enquêtes IGPN ont été diligentées et feront la lumière sur ces violences policières présumées», analyse un policier de la BAC, qui explique que ces unités sont en première ligne dans les manifestations en

Lire la suite : Pourquoi les autorités refusent d'interdire le LBD 40


Articles en Relation

Les gilets jaunes se trompent: la vie à Paris n'a rien d'un conte de fées [Blog, You will never hate alone] Pour certains Parisiens, la vie au quotidien est tout aussi compliquée que celle des périurbains ou des ruraux. J...
Au sujet des «gilets jaunes», je ne sais sur quel pied danser Heureusement, Victor Hugo m'aide à y voir un peu plus clair. Je n’ai présentement le popotin sur aucune chaise. Mon suivi des actualités ressemble ...
La hotte liste façon «gilets jaunes» Y aura-t-il des «gilets jaunes» à Noël? Dans la rue, on n’en sait rien. Mais sous le sapin, le jaune se porte très bien. Mini-«gilets jaunes» Qu’i...
«Nous, les royalistes, sommes des “gilets jaunes” comme les autres» Les deux prétendants au trône de France suspendent leur opposition historique pour soutenir la contestation. Vous avez sûrement vu passer sur les r...
Une Canadienne est accusée par la police de «fausse sorcellerie» La loi qu’elle enfreignait a été supprimée deux jours après son inculpation. Un procès plutôt original va bientôt se tenir à Timmins, une petite vi...
Avec les «gilets jaunes», le rond-point français accède à la conscience de place Les «gilets jaunes» ont détourné la fonction des carrefours giratoires, transformant ces connecteurs froids de l'ère automobile en lieux de vie éphé...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA