Pourquoi déteste-t-on les premiers de la classe ?

Sociétés

«La figure du premier de classe ne peut laisser aucun ancien élève indifférent», écrivait en 1990 le sociologue Philippe Perrenoud. Le personnage d’Agnan dans LePetit Nicolas en est l’incarnation type: un pleurnichard sans amis. Même en dehors de la fiction, on a souvent tendance à accoler aux bonnes et bons élèves des traits de caractère stéréotypés pas des plus flatteurs –en somme, à ne pas leur distribuer de bons points pour leur brillante réussite scolaire.

Derrière ces clichés, il y a bien sûr une pointe de jalousie face à celles et ceux qui décrochent les honneurs, surtout quand elles et ils ont l’air de surfer sur une vague de triomphe sans trop fournir d’efforts –et même quand c'est le cas, on trouve à leur reprocher leur manque de fun.

Mais surtout, en négatif, ce que dessinent ces poncifs que l’on attribue mécaniquement aux premières et premiers de la classe, c’est le rapport amour-haine que les élèves –et la société– entretiennent avec le système scolaire.

Être bon ou bonne à l’école, c’est élémentaire

C’est bien pour cela qu’en primaire, l'intello ne fait pas encore trop figure de repoussoir, même si l'on peut observer un «retour régulier de l’évaluation scolaire pour justifier des amitiés et des inimitiés», comme le font remarquer les sociologues Wilfried Lignier et Julie Pagis dans une interview à Libération. Ainsi qu’ils le détaillent dans un article paru dans la revue Genèses sur les inimitiés enfantines, les enfants vont associer les «schèmes scolaires d’évaluation», en particulier les notes, au «classement/déclassement des camarades».

Toutefois, les jugements dépréciateurs envers leurs pairs vont davantage concerner celles et ceux que l’on appelle les «mauvaises et mauvais élèves», en queue du classement. En atteste ce court échange entre la petite Élise, élève de CM1, et Wilfried Lignier:

«- Mais qu’est-ce que t’aimes pas chez lui [Fouad] en fait?

- Déjà il est pas intelligent [elle rit]; il est pas rigolo [elle rit].

- Et comment tu sais qu’il est pas intelligent?

- Ben il a des mauvaises notes.»

Une façon enfantine de justifier son antipathie, qui n’étonne pas la spécialiste des sciences de l’éducation Julie Delalande, qui a notamment codirigé l’ouvrage Cultures enfantines: universalité et diversité: «À l’école élémentaire, le fait d’être bon à l’école et d’adhérer à ce que demande l’enseignante ou l'enseignant va être valorisé et accepté par le groupe de pairs. Un enfant essaie d’être meilleur que son voisin: il existe une sorte de concurrence, puisqu’ils se demandent entre eux: Combien t’as eu?»

Et on ne considère pas qu’étaler sa réussite soit un péché: mieux vaut être celle ou celui qui a obtenu la meilleure note: une sale note, c’est la honte! Au point, comme le relatent Wilfried Lignier et Julie Pagis, que «même les “moins bons élèves” sont amoureux des filles qui ont des bonnes notes”» et que «certains garçons aux résultats scolaires médiocres [ont confié] qu’il fallait qu’ils “améliorent leurs notes” pour avoir plus de chances avec leur amoureuse». Une technique de séduction élémentaire…

 

Jalouser le chouchou et la préférée des profs

Reste que, si «les mauvais résultats s’imposent comme une bonne raison de ne pas aimer», comme l’indiquent les deux sociologues dans leur article, le premier ou la première de la classe ne va pas sans susciter en parallèle des sentiments parfois un peu plus acerbes que l’admiration, amicale ou amoureuse. «Pour qu’un bon élève devienne ou reste un excellent élève, il lui en coûte […] des tensions possibles avec une partie de ses camarades de classe», mentionnait ainsi Philippe Perrenoud.

«Être le premier, c’est aussi mal vu parce que c’est une manière d’humilier les autres: elles et eux ne sont pas capables, pas aussi bonnes et bons», développe Julie Delalande. «On a mesuré que, pour donner des prix, il fallait en refuser, qu’il n’y avait pas de premiers sans dernières et derniers, qu’on ne pouvait féliciter publiquement les unes et les uns sans humilier les autres», résumait ainsi son confrère.

Si les élèves jalousent un peu celles et ceux qui se trouvent sur le podium scolaire, c’est parce que l’enjeu, symbolique, est surtout d’être en tête… aux yeux de l’enseignant. Encore une fois, le personnage fictif d’Agnan, chouchou de la maîtresse, que le petit Nicolas apprécie et qu’il qualifie de «chouette», montre bien que ce n’est pas tant de rentrer dans le rang et d’être en tête du classement que de recevoir de l'affection qui importe aux enfants.

«Le premier de la classe rabaisse les autres élèves au statut de moins bonnes ou bons, moins aimés de l’enseignant –qui, lui, aime le peloton de tête. Elle ou il prend la place que l’on aimerait avoir, celle qui attire tout l’amour de l’enseignant», complète la spécialiste en sciences de l’éducation, qui a coordonné l’ouvrage Des enfants entre eux – Des jeux, des règles, des secrets.

La preuve avec ces quelques mots d’Eudiane, élève de CP, répondant à Julie Pagis, qui demandait si Julien était son copain: «Il sait pas écrire, il écrit gros […]. C’est un cochon, la maîtresse elle dit que c’est un cochon! Moi aussi on dit que c’est un cochon: on est d’accord avec Bela et moi… parce qu’il écrit gros… personne l’aime!»

En gros, mieux vaut ne pas trop se faire remarquer de l’enseignant, que ce soit parce que l'on est en bas du classement –et donc peu «aimable»– ou tout en haut –et donc «volant» l’amour qui pourrait être partagé avec les autres élèves.


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