Pourquoi déteste-t-on les journalistes ? *

Sociétés

*Télé, radio ou de presse écrite.

La question serait plutôt: pourquoi ai-je accepté d'écrire ce papier? Il y a une forme de masochisme à vouloir se plonger dans un sujet aussi vaste et aussi nourri en arguments que le thème de la défiance du public vis-à-vis des journalistes.

J'y ai pourtant vu un exercice d'humilité qui aurait au moins le mérite de me faire réfléchir sur mon métier. «Il faut avoir l'idée et le goût de se remettre en question», conseille Jean-Luc Martin-Lagardette aux jeunes journalistes, dans son Guide de l'écriture journalistique.

J'ai repensé aux critiques et aux frictions que j'avais moi-même pu rencontrer dans ma pratique. Il y a cet homme très gros donneur de sang interviewé pour un journal local qui, las, m'a dit que les articles sur lui étaient en général truffés d'erreurs –peut-être se trompait-on sur son nombre de dons du sang? Il y a ce couple de militants d'extrême droite qui m'a refait le portrait sur un site internet de la fachosphère pour dénoncer ma bien-pensance et mon «islamo-gauchisme». Il y a ces femmes expertes qui, lors d'un forum, m'ont dit leur agacement de voir leurs propos tronqués ou mal retranscrits dans les articles, et de devoir répondre à des journalistes pressés qui ne «connaissent rien au sujet» et doivent rendre leur papier dans l'heure. Il y a aussi mon grand-père, grand critique médiatique, qui s'est ému du sort réservé à François Fillon pendant la dernière campagne présidentielle et s'énerve souvent de nos «obsessions» de meute. On en ferait trop sur «Balance ton porc», pas assez sur tel autre sujet, et on dicterait à tous ce qu'il est bon de penser.

Défiance et mythologie du journalisme

Comment décanter tout cela? On peut déjà constater que le débat a quelque chose de passionnel, et que si l'on n'investissait pas le rôle du journaliste d'une quelconque forme d'importance, on ne passerait pas tant de temps à lui faire ces procès. «S'il y a de la défiance, il n'y a pas d'indifférence», me fait remarquer Sonia Devillers, journaliste à France Inter et animatrice de l'émission d'actualité des médias «L'instant M». Elle cite l'exemple des animateurs, «appropriés par l'auditeur», avec un rapport de distance qui n'est plus le même qu'au temps de l'ORTF. «Avec les réseaux sociaux, chacun a un compte personnel à régler avec les voix ou les images des gens de la télé et de la radio. Il y a un procès fait en permanence au journaliste de ne pas être comme on veut qu'il soit [...]. C'est quelque chose de très émotif, de très affectif.»

La méfiance à l'égard des journalistes est teintée de contradictions. En 2018, la crédibilité des médias traditionnels se porte un peu mieux, après une dégradation de la confiance l'année dernière. Selon le 31e Baromètre de la confiance des Français dans les médias, réalisé par Kantar Sofres pour La Croix, 56% (+4% sur un an) des sondés pensent que les choses se sont passées tel que la radio le raconte; ils sont 52% à le penser pour la presse écrite (+8%) et 48% pour la télé (+7%).

Le chiffre se dégrade toutefois pour la catégorie internet: 25% des personnes ont confiance dans les nouvelles qu'ils lisent sur ce support (-1%). Cet espace pluriel a lui-même ses subtilités, notamment sur les réseaux sociaux, où 45% des personnes ne font pas confiance aux informations publiées par un site de la presse écrite ou audiovisuelle –ce qui est assez problématique quand on sait que de très nombreux articles et de reportages télévisés ou radio sont aussi diffusés par ce biais.

Les médias font également partie des institutions les plus rejetées par les Français, selon le Cevipof.

Pourtant, le métier fait toujours un peu rêver: «Beaucoup de jeunes veulent faire du journalisme et leurs parents ne vont pas les en dissuader. Il y a une certaine forme de schizophrénie, dans le sens où l'exercice du métier est contesté, mais le journalisme continue d'être une profession désirable, avec beaucoup de formations et d'inscriptions dans les écoles. La mythologie du journalisme opère toujours», relève Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris II Panthéon-Assas et à l'Institut français de presse (IFP).

Considérations partisanes

Une mythologie qui n'empêche pas les critiques sur le terrain, comme me l'explique un ami journaliste reporter d'image pour le JT de France 2. Cela n'a aucune valeur scientifique, mais lui a l'impression que «les gens supportent de moins en moins de voir des journalistes».

Il comprend que certaines pratiques choquent, comme les hordes de reporters télé qui débarquent sur le lieu d'un événement ou lorsque des images sont, dans l'empressement de «l'actu», trop rapidement diffusées –comme celles de cet homme au côté du cadavre de sa femme après l'attentat de Nice, qui ont valu à sa chaîne d'être sanctionnée par le CSA.

«Pour les gens de droite, tu es un gros gauchiste. Pour les autres, tu es à la solde du grand capital. Et nous, avec le service public, on est les suppôts de Macron.»

Un journaliste reporter d'image pour le JT de France 2

Mais la plupart du temps, les accusations qu'il rencontre relèvent de considérations partisanes. Il a aussi bien récolté des coups sur son matériel en manif contre la loi Travail que des noms d'oiseaux à Sablé-sur-Sarthe, fief de François Fillon, alors empêtré dans l'affaire de soupçons d'emplois fictifs. «Pour les gens de droite, tu es un gros gauchiste. Pour les autres, tu es à la solde du grand capital. Et nous, avec le service public, on est les suppôts de Macron», résume-t-il.

Ces accusations n'ont rien de bien nouveau. Le procès de «gauchisme» fait par la droite française emprunte à une rhétorique qui existait déjà dans les années 1970 et à «une vieille antienne venue des États-Unis et des think tanks républicains» qui, après la chute de Nixon, estimaient qu'il fallait investir dans les médias pour y réinjecter des idées conservatrices, explique Arnaud Mercier.

Quant à la conception d'une presse achetée par le pouvoir, elle ne date pas non plus d'hier. «Dès le XIXe siècle, on accuse la presse d'être vendue, d'obliger les gens à penser des choses qu'ils ne pensent pas et de mentir pour protéger le capital», rappelle Patrick Eveno, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l'histoire des médias.

«Dans les décennies suivant la Révolution, la presse joue un rôle essentiel dans le développement des diverses écoles socialistes, malgré la persistance d’une législation liberticide. Cependant, au-delà du contrôle que peuvent exercer les autorités, penseurs et militants progressistes craignent de plus en plus que ce moyen d’expression soit économiquement accaparé par la bourgeoisie», complète l'historien Dominique Pinsolle dans Le Monde diplomatique.

Des scandales comme celui de Panama, une affaire de corruption durant la Troisième République dans laquelle des journalistes furent soudoyés, ou celui des emprunts russes contribuent à ternir l'image des journaux et à discréditer leurs rédacteurs. L'entre-deux-guerres est aussi un moment de vive critique. En 1935, le journaliste René Modiano publie La presse pourrie aux ordres du capital, dans lequel il s'en prend notamment à l'agence de presse et de publicité Havas, accusée de truster journaux et opinion.


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