Pour profiter de la nature, notre nez est peut-être plus important que nos yeux

Sociétés

Souvent négligé parmi les cinq sens, l'odorat joue un rôle primordial dans le bien-être procuré par une balade dans un parc ou en forêt.

Nous vivons dans une société centrée sur la vision. La technologie, les médias, l'article que vous êtes en train de lire, tous ces éléments sont principalement perçus et analysés par le biais de vos yeux. C'est pourtant à nos cinq sens que nous devons la plupart de nos expériences quotidiennes, sans d'ailleurs en avoir toujours conscience.

L'expérience de nature en est un parfait exemple. Nos rapports avec l'environnement naturel répondent à un processus complexe impliquant nos organes des pieds à la tête: nous apprécions une promenade en forêt un matin de printemps pour les couleurs vives et la lumière crue qui traverse les feuillages, pour les chants d'oiseaux, pour le vent frais qui caresse notre peau. Si ce moment nous procure du bien-être, c'est le fait de multiples stimuli sensoriels qui, en se mêlant, définissent ensemble une même expérience.

L'expérience de nature est par essence une expérience multi-sensorielle. Mais si nous apprécions une promenade en forêt un matin de printemps, c'est aussi pour les odeurs qu'elle exhale: ici le parfum résineux d'un pin, là celle de l'humus ou des jacinthes des bois.

Expérience inévitable

L'expérience olfactive a ceci de particulier qu'elle est inévitable: on peut détourner le regard ou fermer les yeux pour éviter une image, on peut se boucher les oreilles pour se protéger d'un son, mais on peut très difficilement s'extraire d'une odeur.

Conscients de l'importance que l'odorat pourrait avoir en tant que composante de l'expérience de nature, nous avons cherché à comprendre cette expérience olfactive: comment les gens la perçoivent, et ce qu'elle pouvait éveiller en eux.

Pour ce faire, nous avons interrogé plus de 600 usagèr·es de plusieurs parcs de la région parisienne (jardin des plantes à Paris, parc du Sausset à Aulnay-sous-Bois et parc Georges-Valbon à La Courneuve) et leur avons demandé de décrire leur expérience de nature en se focalisant sur leur olfaction, à l'instant où nous les interrogions.

Au parc du Sausset. | Petit_louis via Flickr

Nous avons ensuite comparé leurs réponses à celles de passant·es interrogé·es dans un milieu urbain (dans la rue, devant l'hôpital Necker et la gare de Lyon).

Alors que les idées reçues sur l'olfaction –souvent considérée comme l'un des sens faibles de l'être humain– pouvaient nous laisser penser que cette expérience serait pauvre ou limitée, les réponses vont en fait bien plus loin que ce à quoi nous nous attendions.

Tout d'abord, il existe un véritable contraste entre l'expérience vécue par les personnes interrogées en ville et dans les parcs.

Les premières citent la pollution et la difficulté à respirer. «Je sens les voitures, principalement… Les gaz d'échappement m'empêchent de respirer», témoigne une femme interrogée devant l'hôpital Necker.

Les secondes, en revanche, décrivent l'expérience olfactive de nature comme un «bol d'air et de nature», mettant en avant le rôle de «poumon vert des villes» souvent attribué aux parcs urbains. «Je ne sens plus les odeurs de la ville, ni de pollution. Ici, je respire bien», exprime un homme se baladant dans une partie forestière du parc du Sausset.

 

Expérience incarnée

La façon dont les gens vont décrire leur expérience olfactive dépend en grande partie du type de paysage dans lequel ils sont interrogés, mais aussi de l'usage de cet espace.

Dans les allées du jardin des plantes de Paris, les promeneurs et promeneuses flânant autour des parterres de fleurs décrivent des odeurs de l'environnement les entourant. «Je sens une légère odeur de fleurs et l'odeur minérale des allées», déclare une femme.

Leur expérience diffère de celles d'autres personnes interrogées, qui en plus de l'olfaction insistent sur l'importance des sensations du corps tout entier, de cette perception du corps dans l'environnement liée au toucher, que l'on appelle l'haptique.

C'est notamment le cas de celles croisées dans les parcs du Sausset et Georges-Valbon, qui à la différence du jardin des plantes, offrent la possibilité de s'asseoir dans l'herbe ou au bord de l'eau. Ici, l'expérience se fait plus incarnée, vécue à travers la sensation du corps dans son intégralité.

«On sent la chaleur du sol, les odeurs chaudes des herbes, et puis l'humidité et la fraîcheur du lac sur la peau en contraste, c'est apaisant», rapporte un homme au bord du lac de Savigny, dans le parc Georges-Valbon.

Dans les endroits tel que le jardin alpin du jardin des plantes ou les parcelles forestières des parcs du Sausset et Georges-Valbon, où il est possible de se créer une bulle sensorielle et de vivre une immersion plus forte, les répondant·es parlent d'un véritable bien-être, d'une sensation de se trouver hors de leur quotidien citadin.

 

Au jardin alpin du jardin des plantes de Paris. | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr

Au jardin des plantes, sous le pistachier du jardin alpin, une femme évoque «une sensation de plaisir, d'évasion et de bien-être. C'est calme, ça fait du bien, ça rappelle des souvenirs de voyage, on compare et on se remémore des plantes que l'on a déjà croisées».

Expérience émotionnelle

Là, on peut s'asseoir dans des endroits plus confinés, à proximité voire au contact des arbres, et prendre le temps de respirer, de s'imprégner de l'atmosphère du lieu. C'est dans cette ambiance que les personnes interrogées ont détaillé le plus de souvenirs et d'émotions liées à leurs expériences olfactives.

«Du bien-être, des souvenirs aussi, énormément de souvenirs. Je venais souvent ici avec ma mère et ma famille, donc des souvenirs de famille, heureux», se rappelle une promeneuse dans une partie forestière du parc Georges-Valbon.

Notre étude révèle que dans le cadre des expériences de nature, l'odorat a la particularité de faire intervenir des facteurs supplémentaires aux variables environnementales. Autrement dit, lorsque l'on décrit une expérience olfactive de nature, on ne va pas uniquement décrire les odeurs des éléments de nature du lieu dans lequel on se trouve.

À cette description vont venir se superposer ou se substituer des éléments plus personnels, et en particulier des sensations, des émotions et des souvenirs.

Le sens olfactif est intimement lié à notre mémoire et à nos émotions. À l'image de la fameuse madeleine de Proust, nous avons tous et toutes en nous ces scènes de notre passé, l'odeur de la cuisine de nos parents, la tarte aux myrtilles de notre grand-mère, l'odeur des embruns de la plage ou de la pinède du camping où nous passions nos étés.

C'est ce qui fait qu'une véritable expérience de nature, de celles qui s'ancrent durablement en nous et nous aident à construire une relation étroite avec notre environnement, doit beaucoup aux odeurs.

À une époque où l'on cherche à reconnecter la population –notamment urbaine– à la nature, il est impératif de considérer davantage cet aspect. Cela peut passer par des aménagements proposant une expérience multi-sensorielle dans les parcs et jardins.

Cette étude montre bien que les pelouses, les massifs horticoles ou même forestiers ne procurent pas les mêmes expériences sensorielles ni les mêmes effets sur les gens qui les parcourent ou s'y reposent.

En favorisant davantage d'espèces et des variétés de plantes odorantes, qui ne fassent pas uniquement office d'ornements visuels, ainsi que des endroits propices à l'introspection, au repos et au bien-être à proximité des plantes, nous encouragerions toute une variété d'expériences et d'usages des espaces de nature urbains –une manière de créer de véritables bulles sensorielles.


Source : Pour profiter de la nature, notre nez est peut-être plus important que nos yeux


Articles en Relation

Pourquoi les livres nous font moins pleurer que les films Catharsis toujours gagnera en termes d'expérience sensible. Il y en a deux ou trois. Vous seriez capable de les citer du tac au tac, car ils vous o...
Tinder, la compétition qui a réveillé mes pires souvenirs d'enfance Slate publie les bonnes feuilles de «L'amour sous algorithme», de Judith Duportail. Après une rupture amoureuse, la journaliste Judith Duportai...
Internet se remémore le parc d'attraction le plus dangereux au monde Action Park dans l'État du New Jersey proposait des attractions sans aucune sécurité, surveillées par des ados ivres. Action Park, ouvert à Vernon ...
Le «patrimoine naturel» du Rassemblement national n'a rien d'écolo En fait, c’est même une absurdité totale. Comment réagir quand votre adversaire politique commence à récupérer vos positions? Se féliciter que la v...
L’avenir est à la signature électronique A l’heure du tout dématérialisé, le bon vieux stylo est rangé au placard. Contrat de travail, devis, bon de commande, mandat SEPA, la signature élec...
Les caribous vont-ils (vraiment) disparaître au Canada ? Protéger cet animal mythique du pays relève de l'urgence. Reste à s'entendre sur l'art et la manière d'y parvenir. Le mont Albert est l'une des mon...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA