Non, les Bleues ne jouent pas plus «collectif» que les Bleus

Sociétés

À quoi bon opposer joueuses et joueurs ?

Lorsque le football féminin est mis en avant, comme c'est le cas durant cette Coupe du monde qui se déroule en France, on assiste systématiquement à une volée de comparaisons avec le football masculin. Après tout, pourquoi pas? À condition d'être lucide.

Dans son dernier article intitulé «J'ai redécouvert le football en regardant la Coupe du monde des femmes», la journaliste Titiou Lecoq développe un point de vue personnel sur son rapport à ce sport. Tant mieux. Le souci, c'est que le propos exposé, notamment en début d'article, pourrait bien desservir le football féminin.

On ne peut pas comparer ce qui n'est pas comparable. Le faire, c'est fixer comme canon footballistique un autre niveau de jeu que celui pratiqué par les Françaises. La carte que le football féminin doit jouer se trouve peut-être ailleurs.

 

Il ne s'agit pas de faire une explication de texte en reprenant les arguments de l'article d'origine point par point: le véritable intérêt de l'article de Titiou Lecoq porte sur la figure de ces joueuses, qui tranche avec les représentations habituelles des femmes à la télévision. La médiatisation du sport permet de tels changements de regard quand elle n'est pas entachée par les commentaires douteux de journalistes hommes (coucou TF1). Loin de nous l'envie de la contredire sur cet aspect.

Le nombre de fautes n'est pas un argument

Le problème intervient lorsqu'on file cette fameuse comparaison joueurs versus joueuses. Très vite, dans l'article, arrive la phrase: «La principale différence entre le foot pratiqué par les femmes et par les hommes se résume à: les filles, c'est pareil mais en mieux.»

Toute personne qui suit ce sport régulièrement reconnaîtra l'once de bienveillante mauvaise foi dans cette phrase, peut-être même son zeste de provocation amusante. Aucun problème. Jusqu'à que s'ensuive: «Voici donc la liste des avantages incontestables de la Coupe du monde des femmes. En résumé, ça joue. Je veux dire que ça joue le ballon, pas la faute. On n'a pas un arrêt de jeu toutes les 40 secondes parce qu'un arbitre doit signaler une faute. On n'a pas non plus de joueuse qui se roule à terre pour obtenir de l'arbitre un carton ou autre. On n'a pas d'embrouilles à n'en plus finir. On a quoi alors? Un jeu très technique et collectif.»

La différence fondamentale entre les joueuses et les joueurs se fait sur leur impact physique.

La comparaison axée sur les fautes, présicément, ne manque pas d'intérêt. Il est vrai que les matchs de la Coupe du monde des femmes en contiennent moins que ceux de n'importe quelle compétition masculine. Lors de ces trois premiers matchs de poules, les femmes ont commis trente-et-une fautes. Lors de leurs trois premiers matchs en Coupe du monde en 2018, les hommes en avaient commis trente-sept. L'écart est faible, mais il se creuse nettement quand on se plonge dans des matchs à élimination directe de compétitions passées. 

Quand le niveau de jeu s'élève, lorsqu'on passe du haut niveau (divisions professionnelles inférieures) au très haut niveau (de la Ligue 2 à la Ligue des champions et à l'Équipe de France), c'est d'abord l'intensité de jeu qui augmente. La tactique et la technique aussi, certes. Mais la différence fondamentale se fait sur l'impact physique. Beaucoup de matchs se gagnent dans les duels, qui sont décisifs.

Une intensité de jeu incomparable

Le football masculin est, contrairement aux idées reçues, un sport de contact. La seule manière, souvent, d'arrêter un Neymar ou un Mbappé c'est de remporter le duel physique, d'être au contact de l'adversaire. Pour s'y confronter, il faut être un athlète de haut niveau, avoir des qualités d'explosivité, d'anticipation et d'équilibre bien au-dessus de la moyenne.

S'accrocher à l'autre joueur, l'empêcher de passer, le coller, entrer dans un combat, bouger… augmente le risque de commettre des fautes. Leur nombre n'est pas uniquement lié au fait que «les compétitions masculines sont peut-être un petit peu pourries par l'argent et la pression médiatique». Ce serait trop facile.

L'intensité est aussi liée à la capacité qu'a un footballeur de se ménager des espaces et du temps. C'est là qu'entrent en ligne de compte ses capacités de placement –qui servent en grande partie à éviter le duel, à rasséréner et à poser le jeu. D'une certaine manière, c'est l'art de faire baisser l'intensité de l'adversaire. Plus l'intensité monte, plus on perd de temps et plus on met de pression, plus on multiplie le risque de faute.

Si le Stade Rennais est parvenu à remporter la Coupe de France cette année en battant l'ogre Paris Saint-Germain en finale, c'est avant tout parce que les joueurs sont parvenus à faire baisser le niveau de jeu de leurs adversaires en seconde période grâce à un duel physique (vingt-huit fautes) et en installant le doute. Tactique. Physique, surtout.

Comparer le nombre de fautes entre l'équipe des hommes et celle des femmes, c'est implicitement comparer leur intensité. Qui n'est en rien comparable. D'ailleurs, les équipes réserve d'hommes ou de jeunes font beaucoup moins de fautes. Idem pour les matchs en division amateur. Ce n'est donc pas forcément une question de genre mais aussi de niveau de jeu.

Le foot masculin ne doit pas être l'étalon

Comparer, c'est facile. Encore faut-il se poser une question fondamentale: le football féminin doit-il se définir à l'aune du football masculin? Le niveau de la Ligue des champions chez les hommes doit-il être le modèle footballistique? Faut-il que les Françaises tentent d'imiter les Français? N'y a-t-il pas un terrain vierge sur lequel les footballeuses peuvent définir une autre façon de jouer? Éternel débat. Remettons certaines choses à leur place.

Cette équipe n'est pas plus collective qu'une équipe masculine, ni plus technique. L'Équipe de France, qui n'a eu à subir que neuf tirs au total au cours de ses trois premiers matchs –un chiffre qui témoigne du manque évident d'homogénéité entre les sélections nationales et du manque d'opposition en phase de poules–, s'est fourvoyée dans des errances tactiques énormes, des problèmes de placement, un nombre hallucinant de relances dans l'axe (existe-t-il quelque chose de plus énervant dans le football qu'une relance pourrie dans l'axe?), de la précipitation constante dans la surface de réparation adverse, de l'urgence presque permanente en phases défensives… Sans parler de cet éternel problème des gardiennes, aux fraises sur une grande majorité de leurs sorties, manquant d'explosivité et de détente sur les frappes lointaines ou les pénaltys.

Le collectif, d'ailleurs, ne fait pas tout. Le football est un sport d'équipe mais le groupe n'annihile pas les individualités, heureusement. Henry, Le Sommer, Cascarino… Si l'Équipe de France féminine gagne, même en peinant, c'est aussi parce que certaines joueuses croquent, qu'elles jouent parfois pour elles. Oui, elles oublient parfois leurs partenaires en phase offensive. Oui, elles tentent des exploits. Encore heureux. La question mérite d'être posée à nouveau: sur quels modèles se base-t-on pour analyser leurs performances? Un modèle masculin?

Il importe de ne pas gommer les points négatifs, malgré tous les positifs soulignés dans les résumés de matchs publiés ici et . Lors des phases de poules de la Coupe du monde masculine 2018, les Français, malgré les victoires, ont été extrêmement critiqués pour leur niveau de jeu laborieux.

Pourquoi ne pas se le permettre avec les femmes, qui n'ont réalisé qu'une seule bonne mi-temps face à des Coréennes très faibles et ont battu les Norvégiennes et les Nigérianes sur des pénaltys assez heureux?

Ce n'était pas «mieux» qu'un match masculin. Agréable à regarder, certes, mais aussi terriblement frustrant et inquiétant pour la suite de la compétition. Oui, elles vont certainement élever leur niveau au fur et à mesure que l'enjeu augmente, comme les hommes, mais tout de même.

En fait, le problème tient au curseur. Là où certain·es trouvent formidables en soi que ces sportives soient là même si elles font ce qu'elles peuvent avec leurs armes, d'autres y voient de potentielles championnes du monde en difficulté. Deux écoles qui se valent: le verre à moitié plein, le verre à moitié vide.


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