Narcotourisme, l’héritage encombrant de Pablo Escobar

Sociétés

À Medellín, dans la ville du narcotrafiquant le plus célèbre du monde, les «Pablo Escobar tours» se multiplient.

À Medellín (Colombie)


«Je comprends les étrangers qui achètent des tee-shirts avec la tête de Pablo Escobar dessus. Moi aussi, si j’allais en Allemagne, je voudrais un tee-shirt avec la tête d’Hitler.» Sanders sourit à pleines dents lorsque je le questionne sur les produits dérivés s’inspirant du baron de la drogue. Tee-shirts, mais aussi porte-clés, café ou tasses à l'effigie du chef de cartel: on trouve de tout à Medellín. «Tout ça, c’est bon pour les étrangers», tranche-t-il.

 

Vingt-cinq ans après sa mort, le fantôme du plus grand trafiquant de drogue de tous les temps plane encore sur la deuxième ville de Colombie. Comme le montre le succès de la série Netflix Narcos ou le film Escobar avec Penélope Cruz et Javier Bardem, la légende d’Escobar a de beaux jours devant elle.

Chaque année, elle draine des milliers de touristes sur ses traces à Medellín. Les agences ont bien compris le filon: des dizaines d’entre elles organisent des «Pablo Escobar tours».

Mugs à l'effigie de Pablo Escobar, le 28 novembre 2018 dans une boutique de Medellín | Raul Arboleda / AFP

«Respectez notre douleur»

Je commence ce tour avec d’autres Français, Sanders est notre guide. Une montre Armani plaqué or au poignet, il est affublé d’une casquette ornée d’un écusson Medellín, comme d’autres portent des casquettes NY. Très volubile, il se décrit comme hyperactif. «Mais je ne prends pas de cocaïne!», nous précise-t-il d’emblée.

Première étape, la résidence le Monaco, dans le quartier El Poblado. Autrefois «siège social» du cartel, l’immeuble est aujourd’hui recouvert de larges panneaux. Un linceul qui rend hommage aux victimes et rappelle le lourd bilan de la lutte contre les narcotrafiquants entre 1983 et 1994: 46.612 morts, plus de 600 policiers tués, 107 personnes décédées lors de l’explosion d’un avion de ligne imputée à Escobar. Est également affiché le portrait du candidat Carlos Galán, champion de la lutte contre les cartels, assassiné en 1989 en pleine campagne présidentielle.

Vue du Monaco, le 19 décembre 2018 | Joaquin Sarmiento / AFP

«Respectez notre douleur et nos victimes, supplie l’un des panneaux. Il s’agit d’une lutte éthique pour récupérer les valeurs que la mafia nous a arrachées.» La «lutte éthique» risque d’être encore longue: devant le Monaco, des touristes font des selfies. Le 22 février 2019, pourtant, il ne devrait rester que des miettes de l'édifice. La mairie a décidé de réduire à néant ce symbole du narcotrafic.

Sanders salue au passage un autre «narcoguide» conduisant un groupe de touristes; je lui serre la main pendant que Sanders nous présente: «C’est Ricardo, il travaillait pour Escobar.» Ma main se crispe. Était-ce l’un de ses sicarios, ses tueurs à gages? «Est-ce qu’il était son chauffeur, son cuisinier ou bien l’un de ses nombreux assassins? Je ne préfère pas savoir et de toute façon, il ne répond pas à certaines questions», me glisse Sanders en haussant les épaules.

Bataille mémorielle

Deuxième étape: «la Catedral», la prison où Pablo Escobar fut incarcéré sur les hauteurs de Medellín. D’ici, on domine la ville, qui s'étend dans la vallée de La Miel et grignote les collines de ses quartiers les plus pauvres.

Le narcotrafiquant allait et venait comme il le souhaitait à l’intérieur de cette prison construite par ses soins, recevant amis et prostituées. Il y gérait son empire et y a même perpétré des meurtres, avant d’échapper à un raid de l’armée en juillet 1992.

Vue de «la Catedral», le 24 novembre 2013 | Raul Arboleda / AFP

Aujourd’hui, le terrain est occupé par une maison de retraite, dirigée par des frères bénédictins. Le bâtiment a été en grande partie détruit. Sanders avance que «70% de l’argent de l’un des hommes les plus riches du monde a été perdu. Donc les gens cherchent encore le trésor de Pablo, certains jusque dans les murs des endroits où il a vécu».

Là aussi, des panneaux. Cette fois, la mise en garde se fait plutôt accusatrice, dénonçant «l’empressement mesquin et morbide» des narcotouristes. «Ne vous laissez pas tromper, il n’existe plus rien aujourd’hui de ce qui fut à une funeste époque. S’il vous plaît, laissez-nous tranquille. Où est la culture que vous prêchez dans votre pays?» Clairement, le tourisme autour de Pablo Escobar dérange, et la curiosité macabre est pointée du doigt.

Mal à l’aise devant ces panneaux, j’interroge Sanders, qui hausse les épaules. «La mairie veut oublier l’histoire, la cacher. On a une expression, ici, pour ça: c’est comme essayer de cacher le soleil avec un doigt. C’est tellement énorme que c’est impossible. Alors pourquoi cherche-t-on à effacer l’histoire? Il vaut mieux essayer –comme on fait ici– de la raconter au plus juste. Parce qu’on a tous été marqués par ça en Colombie.»

Le combat mémoriel fait rage. Car le stigmate du narcotrafiquant entache l’image de la ville. Fin 2018, le maire Federico Gutiérrez a fait fermer le musée Pablo Escobar, tenu par Roberto Escobar, frère aîné du baron de la drogue. Avec la destruction de la résidence Monaco, c’est l’un des vestiges de la puissance passée du cartel de Medellín que le maire veut éradiquer. «Nous sommes une ville résiliente,affirme-t-il.C’est important de changer et de démolir les symboles de la terreur et du narcotrafic.»

«Nous n’allons pas nier l’histoire, nous allons la raconter comme elle est, du côté des victimes et toujours avec solidarité.Nous allons nous souvenir de cette histoire afin qu'elle ne se reproduise jamais», martèle Gutiérrez.

La mairie a annoncé qu’en 2019, le site du Monaco serait transformé en une place en l’honneur des victimes du cartel pour en faire, devant le monde entier, un «symbole de la renaissance de la ville».


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