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Migrants: à quel moment sauver des vies est-il devenu un crime ?

Sociétés

Tandis que les travailleurs humanitaires se font arrêter pour avoir sauvé des migrants en train de se noyer, les Européens doivent faire face à l’écart croissant entre leur sens moral et la politique de leurs gouvernements.

Entre juin et juillet, utilisant un assemblage de mesures et promesses de circonstance désespérées, les dirigeants européens ont fortifié les frontières de l’Europe à sa périphérie méridionale de façon à restreindre les migrations vers le continent. Ces mesures incluent à présent des tentatives pour maintenir à quai le dernier des navires associatifs de secours humanitaire qui sortent des réfugiés de la Méditerranée, où 10000 d’entre eux ont péri depuis 2014.

Ce mélange de restrictions, tronquant dans les faits le droit à l’asile politique en limitant l’accès des réfugiés à l’Europe, a d’ardents partisans au-delà des populistes de droite dure. De nombreux centristes progressistes affirment que réduire les flux de réfugiés est le seul moyen d’arrêter la montée stupéfiante de la droite nationaliste en Europe, et de sauver ce qu’il reste du droit d’asile avant que des populistes comme le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini et ses pairs ne parviennent pas à le détruire complètement.

Il n’est pas encore clair si réduire au minimum le nombre d’arrivées parviendra efficacement à arrêter la montée de l’extrême-droite. Dans tous les cas, ce plan soulève des questions plus profondes quant à l’ampleur des compromis que les fameuses valeurs humanitaires de l’Europe peuvent supporter avant d’être rendues complètement creuses.

En Allemagne, une tradition de philosophie morale

Ces questions éthiques épineuses sur les fins et les moyens ne sont pas débattues avec plus de férocité que dans le pays européen qui tire le plus de fierté de sa tradition de philosophie morale, d’Immanuel Kant à Jürgen Habermas.

Dans un certain sens, ce débat qui se tient aujourd’hui en Allemagne dans les journaux et à la télévision, dans les universités et les bars, est peut-être un moyen sain de clarifier le dilemme moral actuel de l’Europe. Mais il illustre également le fait qu’en temps de crise politique, les principes humanitaires de l’Europe sont loin d’être aussi inviolables que ce que ses citoyens voulaient bien le croire.

Paradoxalement, ce débat a lieu dans un contexte d’arrivées de réfugiés par la mer en nombre de plus en plus réduit depuis 2015. Cette année, 48.629 exilés sont arrivés en Europe, c’est à dire environ 5% du total de 2015. Dans le même temps, le nombre de réfugiés victimes de la mer Méditerranée reste très élevé: en 2018, 1422 d’entre eux ont péri, tandis que les nationalistes d’extrême droite européens comme Salvini, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Premier ministre hongrois Viktor Orban continuent de monter dans les sondages et d’adopter des mesures de plus en plus radicales pour maintenir les réfugiés hors d’Europe.

Violer le droit international

En réaction, l’Union europénne a unanimement accepté de tripler le budget de Frontex, son agence garde-frontières et garde-côtes qui a pour mission de sécuriser les frontières externes de l’UE. Le bloc est également préparé à dépenser généreusement pour aider à la création de camps d'accueil (désignés également par le terme de «plateformes de désembarquement») pour les demandeurs d’asile, mais hors de l’UE, en Afrique du Nord. Elle n’a plus de scrupules à payer des gouvernements africains pour stopper l’émigration, par tous les moyens jugés nécessaires.

Le nouveau gouvernement populiste italien assure qu’il ne servira plus à l’Europe de poubelle à réfugiés, une position qui implique même de violer le droit international en renvoyant les réfugiés loin de ses côtes, même ceux sauvés par sa propre marine nationale. Le gouvernement allemand veut ajouter l’Algérie, la Tunisie, la Géorgie et le Maroc à une liste de pays supposément sûrs depuis lesquels les réfugiés ne seront pas ou presque autorisés à entrer en Europe. La Hongrie est allée plus loin encore en concevant une loi faisant de l’assistance aux réfugiés dans le pays un délit répréhensible [En France, on évoque le "délit de solidarité", NDLR].

Mais l’embarras gêné qui entoure le sort des migrants et réfugiés n’a jamais été plus clairement mis en évidence que par le débat sur les bateaux de sauvetage affrétés par des ONG et actifs en Méditerranée, principalement entre l’Italie et la Libye. Au cours des trois dernières années, ces navires (on en a compté jusqu’à 12 en 2017, seulement 5 aujourd’hui) ont sauvé des réfugiés, principalement dans les eaux internationales, et les ont transportés jusqu’à des ports européens, où ils ont le droit de demander asile. Le groupe SOS Méditerranée affirme qu’en deux ans de sauvetages d’urgence en mer, il a à lui seul porté secours à 29 000 migrants.

«Sauveteurs autoproclamés»

L’Italie interdit aux organisations humanitaires de faire naviguer leurs navires de sauvetage dans ses eaux territoriales et Malte leur interdit l’accès à ses ports quand des réfugiés sont à bord. Trois navires sont actuellement saisis et maintenus à quai à Malte, quelques autres en Italie. En juin, l’UE s’en est mêlée également, déclarant que les opérateurs de bateaux de sauvetage risquaient de ne pas respecter la loi et feraient mieux de rester à quai, ce qu’ils ont fait jusqu’alors. L’ancien ministre de l’intérieur autrichien les a désignés comme des «sauveteurs autoproclamés», qu’il estimait être de mèche avec les trafiquants d’êtres humains.

Il y a à peine un an, on faisait peu de cas des navires affrétés par des associations humanitaires comme Refugee Rescue (Irlande du Nord), SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières (France), Jugend Rettet et Sea-Watch (Allemagne), Boat Refugee Foundation (Pays Bas) et Save the Children (Royaume Uni), entre autres.

Beaucoup d’Européens les voyaient comme de bons Samaritains sauvant les vies de migrants désespérés partis au gré des flots. «Les ONG sont là pour remplir un vide en l’absence d’une action menée par les États pour réduire le nombre des victimes», déclarait en début d’année Federico Soda, le directeur pour l’Italie de l’Organisation Internationale pour les Migrations. En 2017, c’était le pasteur protestant allemand Joachim Kretschmar qui affirmait que «Dieu notre Seigneur se réjouit des vrais héros qui se portent volontaires avec courage et abnégation pour défendre la vie».

Mais les opérations de sauvetage en mer ont été reconsidérées en détail lorsque l’Italie et Malte ont commencé à interdire leurs ports aux navires en juin, forçant alors d’autres États de l’UE à se porter volontaires pour les accueillir. La controverse a atteint son paroxysme en juillet avec l’arrestation à Malte de Claus-Peter Reisch, le capitaine allemand du navire humanitaire allemand nommé Lifeline (c’est à dire «bouée de sauvetage», n.d.t.). Reisch a été accusé d’avoir pénétré illégalement dans les eaux territoriales maltaises avec à son bord 234 migrants que l’équipage avait sauvé au large de la Libye le 21 juin.

La saisie du Lifeline et les nouvelles mesures de prévention contre les navires de sauvetage a relancé en Allemagne le débat sur les questions éthiques posées par la réponse apportée par l’UE aux réfugiés dirigés vers ses rives: est-ce que les navires de sauvetage sauvent des vies innocentes parce que les États ont refusé de le faire? Ou collaborent-ils avec les passeurs qui, comme certains le prétendent, conduisent directement les réfugiés aux navires de sauvetage? Et finalement, est-il juste de refuser d’aider, en ne sauvant pas les réfugiés en mer aujourd’hui pour en dissuader d’autres de tenter de les suivre demain? Y-a-t-il une base légitime pour criminaliser l’aide humanitaire de base consistant à sauver des migrants qui se noieraient sinon?


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