Les plus grandes élections de l’histoire de l'Inde seront l'affaire des femmes

Sociétés

Plus nombreuses à participer aux législatives que les hommes, elles pourraient bouleverser la vie politique et les rapports domestiques à l'issue des six semaines du scrutin qui a commencé le 11 avril.

À Bhubaneswar (Inde)

L'accueil est digne d'une rockstar: plusieurs centaines de personnes attendent le passage du candidat sortant Naveen Patnaik, en tournée de campagne dans la petite ville de Balasore, à l'est de l'Inde. Alors qu'on l'entraperçoit à peine derrière les vitres teintées de sa camionnette blindée, la foule applaudit, pousse des cris, se bouscule pour mieux voir. Plusieurs voix s'élèvent pour crier «Naveen Patnaik pour ministre en chef!»

C'est un poste qu'il occupe déjà depuis dix-neuf ans, ministre en chef –autrement dit chef du gouvernement– de l'État d'Odisha (Orissa jusqu'en 2011) dans l'est de l'Inde. Il espère remporter un cinquième mandat au cours des élections générales qui ont commencé le jeudi 11 avril dernier et dont les résultats seront annoncés le 23 mai. Quelque 900 millions d'Indien·nes sont appelé·es à voter en sept étapes pour élire les 543 député·es de la chambre basse du Parlement, qui éliront à leur tour le Premier ministre du pays. Les député·es de chacun des vingt-neuf États de l'Inde désigneront également leurs ministres en chef respectifs.

Candidat d'un parti régional et laïc, le BJP, Patnaik a de bonnes chances de se faire réélire chef de l'Odisha, pour une raison simple: sa popularité auprès des femmes.

Le ministre en chef d'Odisha Naveen Patnaik pendant sa campagne électorale au Kendrapara annonce qu'il réservera un quota de 33% de femmes au Lok Sabha (chambre basse du Parlement) pour le parti BJP (photo).

«Les élections en soi, ça ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse est de voter pour lui!», dit Parvati, venue voir Naveen Patnaik avec plusieurs amies. «Dans mon village, il a offert aux femmes des machines à coudre», raconte Somali, mère de famille de 37 ans. Elle a pu créer une petite entreprise de couture, et gagne près de 30.000 roupies par an (400 euros). Ce n'est pas une grosse somme, mais cela a quand même permis de «changer sa vie», dit-elle. «J'ai mon propre argent, donc mon mari m'écoute plus qu'avant. Parce que cet argent-là, c'est moi qui décide où le dépenser.»

Les femmes, une politisation croissante

La foule assemblée pour Naveen Patnaik est composée à 70% de femmes –alors même qu'une demi-heure plus tôt, il n'y avait que des hommes dans les rues. Pour expliquer leur soutien au ministre, elles évoquent les mesures qu'il a prises pour privilégier l'émancipation des femmes et le développement rural: donner des bicyclettes à toutes les filles pour éviter qu'elles arrêtent l'école, mettre en place un système de groupes d'entraide et de microcrédit pour permettre aux femmes rurales de créer leurs propres entreprises ou encore distribuer du riz et des lentilles à bas coût pour toutes les familles de certaines villes. «Il a apporté du vrai changement. Je vais continuer à voter pour lui tant qu'il se représente. Toute ma vie je voterai pour lui», dit Parvati.


Naveen Patnaik a été l'un des premiers personnages politiques à placer les revendications des femmes au cœur de son projet. Mais il n'est plus le seul: lors de cette dernière campagne, d'un bout à l'autre de l'Inde, les candidat·es cherchent à attirer le vote des femmes. Dans chaque ville, les panneaux d'affichage montrent leurs visages à côté de photos de villageoises souriantes.

Et pour cause: en 2019, les femmes seront plus nombreuses que les hommes à se rendre aux urnes, pour la première fois dans l'histoire du pays. «Entre 1962 et 2018, la participation des femmes aux élections a augmenté de 27%, les hommes seulement de 7%,» explique Prannoy Roy, l'un des auteurs du livre The Verdict: Decoding India's Elections(Le verdict: décoder les élections indiennes). «Au départ, le taux de participation des femmes était loin derrière celui des hommes mais au cours de la dernière décennie la participation est venue égaliser et dépasser celle des hommes. Aujourd'hui, les femmes ont un rôle décisif dans les élections.»

La politisation croissante des femmes s'explique par une amélioration générale du statut social de la femme en Inde, mais aussi par une loi passée en 1993 pour réserver un tiers des postes de gouvernance des villages aux femmes. «Au début, celles qui étaient désignées allaient demander de l'aide à leurs maris pour savoir comment agir», raconte Bidyut Moranty, chef du département des Études de genre à l'Institute of Social Sciences à New Delhi. «Mais elles ont pris l'habitude du pouvoir, et puis les femmes se sont habituées à voir des femmes au pouvoir, et elles ont commencé à prendre plus de place sur la scène politique.»

«C'est mon choix!»

Les femmes ne votent pas seulement plus qu'avant, mais aussi plus indépendamment. Dans plus de 70% des cas, elles ne demandent plus l'avis de leur mari pour savoir pour qui voter. Comme l'écrit Prannoy Roy dans The Verdict: «Lorsque nous demandions aux femmes si leurs maris leur disaient quoi voter, la réaction le plus courant était de nous rire au nez. On nous disait: “C'est ce qu'il pense, que je vais l'écouter avant de voter. Mais c'est dans ses rêves: je vote pour qui j'entends bien voter.”Cette revendication d'indépendance, nous l'avons constatée au sein de toutes les élections, dans tous les États d'Inde, depuis la dernière décennie.»

De la même manière, lorsque, à Balasore, on demande à Somali si son mari lui indique pour qui voter, elle éclate de rire. «Non, c'est mon choix!» dit-elle, avant d'ajouter en anglais, «I am independent!» Le vote est devenu un geste d'émancipation, que les femmes assument avec fierté.

«Les revendications des femmes concernent le bien-être de la famille plutôt que leur propre émancipation ou l'égalité des genres.»

Bidyut Moranty, chef du département des Études de genre à l'Institute of Social Sciences


Qui dit vote indépendant dit aussi vote différent. En 2014, si seules les femmes avaient voté, Narendra Modi n'aurait pas eu la majorité. Moins attiré que les hommes par le vote identitaire, antimusulman notamment, les femmes votent en bloc pour les mesures qui favorisent l'éducation des enfants ainsi que le développement de l'économie rurale. «Elles sont préoccupées par l'éducation des enfants, l'emploi rural, la sécurité alimentaire», commente Bidyut Moranty. «Leurs revendications concernent le bien-être de la famille plutôt que leur propre émancipation ou l'égalité des genres.»

Instrumentalisation

C'est là que vient le paradoxe de ces élections: le vote des femmes sera certes déterminant, mais le résultat risque de ne pas changer la donne en ce qui concerne les inégalités au quotidien. «Les candidats sont majoritairement masculins. Ils connaissent peu la réalité des femmes et s'y intéressent peu», assure Bidyut Moranty. «Ce qu'ils disent sur les droits des femmes, ce ne sont que des paroles. Personne n'essaie réellement de changer les choses. Pour cela, il faudrait des femmes haut placées, ayant leur propre agenda pour l'émancipation, qui obligeraient les hommes à écouter.»

Les femmes intéressent les hommes politiques en tant que corps électoral et moteur économique, moins en tant que groupe social opprimé. Certains partis instrumentalisent la cause des femmes pour privilégier leurs thématiques phares, plus ou moins ouvertement.

«Le vrai changement dont j'ai envie: pouvoir circuler le soir sans me faire harceler.»

Kalpina, 23 ans, étudiante


Le manifeste du parti de Narendra Modi (BJP) assume: au chapitre «Émancipation des femmes», on peut lire: «L'Inde a besoin non seulement du développement de ses femmes, mais d'un développement mené par les femmes, qui place les femmes comme force motrice de notre développement.»

En attendant, la vie des femmes ne s'améliore pas et certaines commencent à douter du pouvoir de la politique à faire bouger les lignes. C'est le cas de Kalpina, à Balasore. Cette jeune étudiante de 23 ans a voté pour la première fois en 2014, pour Naveen Patnaik, convaincue par ses promesses pour l'émancipation des femmes. «J'ai été très déçue, rien n'a vraiment changé. Cette fois, je n'irai pas voter du tout», explique-t-elle. Elle désigne plus loin un groupe d'hommes posés dans la rue et explique à voix basse qu'ils font partie de ceux qui la harcèlent, tous les soirs, lorsqu'elle rentre des études jusqu'à sa résidence universitaire. «C'est ça le vrai changement dont j'ai envie: pouvoir circuler le soir sans me faire harceler.»


Lire la suite : Les plus grandes élections de l’histoire de l'Inde seront l'affaire des femmes


Articles en Relation

En Inde, deux sœurs se travestissent pour maintenir le business familial Jyoti et Neha se sont habillées en hommes pendant des années pour aider leur père malade. Dans un village de l'État de l'Uttar Pradesh, au nord de ...
Quel effet a la pluie sur nos vies ? Le mauvais temps entraîne, entre autres, une baisse du taux de criminalité. Savez-vous que les jours de pluie, le nombre de posts Facebook à tonali...
Pourquoi déteste-t-on les couples ?* *«Qui me rappellent que je suis seule.» Non, Slate ne déteste pas les couples. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés c...
Oublier le nom de ses amis, c'est grave ? Être un peu trop distrait pourrait avoir des effets négatifs sur votre vie sociale. Personnellement, j’ai un énorme problème avec les prénoms. Ma p...
La Chine interdit des pub qui sous-entendent que l’alcool aide les femmes à se d... En Chine, l’instance responsable des médias vient d’interdire la diffusion de publicités laissant entendre que l’alcool aide à libérer les moeurs de...
Ces femmes impressionnistes oubliées de l'histoire Et pourtant, elles étaient parmi les plus douées Manet, Degas, Renoir, Monet, vous connaissez très probablement. Morisot et Cassatt, sûrement moins...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA