Les meilleures séries sont les plus courtes

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Nous sommes de plus en plus incapables de laisser une excellente série se terminer, et ce n'est vraiment pas une bonne chose.

L'histoire de la pop culture est parsemée de séries qui se sont achevées trop vite: ces Firefly, Dead Like Me ou Freaks and Geeks dont on n'a pu apprécier qu'une ou deux saisons avant de devoir leur dire adieu. Disparues trop tôt, la plupart ont ensuite atteint un statut d'œuvre culte.

Ces temps-ci, pourtant, on fait face à un tout autre phénomène: les séries qui auraient peut-être mieux fait de s'arrêter.

Suites dispensables

Alors que Big Little Lies avait été annoncée comme une mini-série (ou «série limitée») en 2017, elle a finalement été renouvelée pour une deuxième saison après son immense succès et ses huit Emmy Awards.

Cette annonce a été accueillie avec réserve, le premier volet s'étant déjà parfaitement conclu: pourquoi prendre le risque de tout gâcher? Si les premiers épisodes de la saison 2 semblent pour l'instant nous rassurer, cette inquiétude, devenue assez fréquente dans le monde des séries, est compréhensible.

 

Les programmes télé sont de plus en plus nombreux à hésiter entre le format de mini-série et celui de véritable série, et à vouloir capitaliser sur le succès d'une première saison au détriment de l'intrigue.

C'est ce qu'il s'est passé pour The Handmaid's Tale, dont la première saison, largement louée, s'est conclue de la même façon que le roman de Margaret Atwood. La série a choisi d'improviser dès sa deuxième saison, assez décevante et nettement moins bien reçue par la critique.

Après une excellente conclusion, avait-on vraiment besoin d'un deuxième chapitre de The Handmaid's Tale, sans parler d'un troisième? Au vu des nouveaux épisodes, qui tournent encore en rond, rien n'est moins sûr.

Le cas n'est pas isolé: Bloodline, 13 Reasons Why, Top of the Lake, The Fall, Homeland ou encore True Detective ont toutes une excellente première saison, qui aurait pu être leur dernière et dont la suite s'est avérée beaucoup plus dispensable.

Le problème avec ces nouveaux volets pas toujours utiles, c'est qu'ils viennent non seulement ternir la qualité des premières saisons, mais également s'ajouter à une production déjà démentielle de séries télé –ce qu'on appelle désormais la Peak TV.

Des centaines de programmes sont créés chaque année, et notre temps d'attention est de plus en plus éclaté. Alors si ces très bonnes séries savaient s'arrêter quand il faut et nous libérer un peu de temps pour regarder les autres (ou sortir prendre l'air, hein), ce serait sans doute mieux pour tout le monde.

Mais l'inaptitude à mettre un terme à certains programmes révèle surtout l'époque charnière dans laquelle nous nous trouvons actuellement, où les formats télévisés sont de plus en plus malléables et changeants et où le fait de dire adieu pour toujours à une œuvre est devenu quasiment impossible.

Épisodes indépendants

Les séries n'ont jamais eu vocation à s'arrêter. Leur mode de narration est très différent de celui d'un film: elles sont par nature épisodiques et renouvelables à l'infini.

Historiquement, on avait le choix entre trois formats, qui enchaînaient tous des centaines et des centaines d'épisodes ad vitam eternam. Il y a d'abord les soaps, comme Amour, gloire et beauté, qui existe encore après trente-trois saisons et plus de 8.000 épisodes (ceci n'est pas une blague). Ensuite les sitcoms, comme Friends ou Cheers, qui s'arrêtaient seulement quand les stars décidaient de partir. Viennent enfin les séries procédurales avec un cas par semaine, comme Arabesque, Columbo ou New York, police judiciaire.

 

Dans tous ces programmes, chaque épisode correspondait à une unité bien définie, avec un début, un milieu et une fin. Il était possible de les regarder à n'importe quel moment sans avoir vu les épisodes précédents et comprendre l'intrigue. Ces programmes étaient généralement très longs et cherchaient n'importe quel ressort narratif pour produire de nouveaux épisodes.

C'est de là que vient l'expression «jump the shark» («sauter par dessus le requin»), qui désigne le moment où une série brise toutes les règles de la logique dans le seul but de renouveler son intrigue. Elle fait référence à une scène de la série culte des années 1970 Happy Days, dans laquelle Fonzie saute en ski nautique par dessus un requin.

Désormais, on l'emploie aussi pour désigner ces personnages principaux qui meurent puis ressuscitent ou un rebondissement absurde dans l'intrigue qui vient renouveler l'intérêt du public –ou non.

Il faut comprendre que la durée d'une série a toujours eu un certain avantage financier, puisqu'au bout d'un certain nombre d'épisodes, celles-ci peuvent être syndiquées: chaque rediffusion rapporte alors de l'argent aux personnes impliquées.

Ce format télévisuel historique a fini par évoluer. À la fin des années 1990, avec l'arrivée de la télévision de prestige (Les Sopranos, Oz, The Wire…), les séries sont de plus en plus sérialisées, c'est-à-dire que leurs arcs narratifs s'étendent sur toute une saison, voire sur toute une série. Il est de plus en plus nécessaire de regarder tous les épisodes pour vraiment apprécier et comprendre l'histoire.

La narration se fait plus ambitieuse, soit en se basant sur de fins portraits psychologiques des personnages, soit en mettant en place des concepts forts, qui n'ont pas vocation à durer éternellement.

C'est le cas de Prison Break, qui repose entièrement sur la capacité des prisonniers à s'échapper, ou de Lost, avec son mystère central (où sont les survivant·es du vol Oceanic 815?) qui devra bien être résolu un jour.

L'immense popularité de ces séries est trop tentante pour les chaînes, et s'arrêter sur un succès ne fait pas encore partie des normes. En 2004, lorsque la première saison de Lost cartonne, son showrunner Damon Lindelof panique, comme le raconte le scénariste Carlton Cuse dans l'ouvrage The Revolution Was Televised: «Il est arrivé au bureau avec les audiences du pilote, et il avait l'air complètement déprimé. Il a dit: “Putain, ça veut dire qu'on doit continuer?” Si vous êtes un producteur de télé, avoir une série qui est acclamée par la critique et qui fait de grosses audiences, c'est comme gagner à la loterie. Mais c'était effrayant de devoir entretenir ce truc.» Damon Lindelof devra s'écharper à plusieurs reprises avec ABC pour que la chaîne accepte de le laisser prévoir une fin.

Quand une série à concept est forcée de s'étirer sur la longueur, on se retrouve avec plusieurs saisons de Michael Scofield en cavale (avant qu'il ne retourne en prison) et avec des personnages de Lost qui décident de retourner sur l'île qu'ils avaient pourtant tant désiré quitter –le fameux «We have to go back» peut résumer toute une tendance télévisuelle de cette époque.

Au même moment, la popularité grandissante de la télé attire de nouveaux talents et les mini-séries, de plus en plus en vogue, deviennent le nouveau format prestigieux. HBO, la chaîne du câble américaine spécialisée dans les programmes de qualité, en produit d'ailleurs de nombreuses: Band of Brothers, Mildred Pierce, Generation Kill, Angels in America...

À ce stade, la distinction entre série et mini-série est encore très claire: tout ce qui a un nombre limité d'épisodes est une mini-série, tout ce qui s'étale sur plusieurs saisons est une série.


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