Les «fit moms» d’Instagram nourrissent les fantasmes des pires misogynes

Sociétés

Dans la culture dominante, les femmes n’ont jamais le droit de baisser les bras: de laisser leur corps devenir plus vieux, plus mou, plus gros, d’évoluer en fonction des circonstances et du temps.

En décembre dernier, Kayla Itsines, coach sportive et fondatrice du système de fitness Bikini Body Guide, a posté une photo d’elle, rayonnante, avec un petit baby bump de vingt semaines de grossesse.

La dernière d’une flopée de photos de femmes enceintes et jeunes mamans très sportives qui a récemment submergé les réseaux sociaux et plus particulièrement Instagram. L’omniprésence de ces images de petits ventres de femmes enceintes dans ma vie témoigne de la capacité d’internet à agréger et répliquer… ce dont je me passerais bien.

Les réseaux sociaux sont entièrement responsables de cette nouvelle lubie du XXIe siècle selon laquelle une femme enceinte doit (étrangement) être fine. En 2004, Laurie Abraham a écrit un article pour le New York magazine dans lequel elle racontait comment des jeunes femmes vivant à Manhattan essayaient de prendre le moins de poids possible pendant leur grossesse. L’article annonçait de façon terrifiante le raz-de-marée de grossesses qui sévit aujourd’hui sur Instagram.

Les rumeurs de césariennes programmées à huit mois de grossesse, pour éviter les derniers kilos du neuvième mois! Des jeans taille 36 portés à cinq mois de grossesse! Une femme refusant de révéler son poids à son mari, ne cédant qu’à la demande de l’anesthésiste de la salle de naissance, qui en avait besoin pour calculer le dosage de la péridurale! Tout cela était bien new-yorkais à l’époque. À croire que nous sommes toutes devenues des New-Yorkaises.

Quand, vers la fin de son article, Laurie Abraham invite son lectorat à cesser «de faire l’autruche», elle parle de la question de la santé du bébé. (Oui, le bébé d’une femme qui fait beaucoup de sport pendant sa grossesse ira sans doute bien sauf dans des cas exceptionnels de famine.) Pourtant, s’il faut sortir la tête du sable, c’est bien sur les questions de patriarcat et de misogynie. Pourquoi nous mettons-nous autant de pression et nous efforçons-nous de faire en sorte que la grossesse ait le moins d’impact possible sur notre corps?

C’est parce que dans la culture dominante, les femmes n’ont jamais le droit de baisser les bras: de laisser leur corps devenir plus vieux, plus mou, plus gros, d’évoluer en fonction des circonstances et du temps qui passe. Un petit baby bump sur un corps par ailleurs parfait dit au monde «je vais être mère, mais je ne serai pas l’une de “ces mamans”, de celles qui rappellent à tout le monde que l’être humain est mortel».

Des excuses

Quand j’ai découvert les premières photos d’Instagrammeuses enceintes ultra sportives, avant d’avoir ma fille, je me suis dit que c’étaient de simples artéfacts bioculturels et j’imaginais qu’on les retrouverait au Mütter Museum dans cinquante ans. Puis, je suis tombée enceinte et j’ai compris que ces images ne reflétaient en rien mon expérience. J’ai eu des nausées pendant vingt-et-une semaines, ce qui m’obligeait à m’allonger dès que possible. Ensuite, j’avais tout le temps chaud et j’étais tellement affamée que j’avais toujours un sachet de pois chiches grillés sous mon oreiller pour pouvoir manger et me rendormir vite quand les fringales me réveillaient la nuit. J’étais (et je suis redevenue) très sportive et avant ma grossesse, j’avais imaginé que je poursuivrais mon activité physique.


Mais quand j’étais enceinte, c’était comme si mon bébé ne se trouvait pas seulement dans mon ventre: il avait pris le contrôle de toutes mes cellules, me transformant en un nouveau type d’animal. Les prescriptions anodines sur la grossesse –«Fais du sport comme d’habitude, sauf si tu ressens une gêne!», «Il suffit de manger sainement»– ne voulaient rien dire pour la bête rouillée et en surchauffe que j’étais devenue. Et une fois le bébé arrivé, l’idée de flageller mon corps pour qu’il retrouve sa «forme» était encore plus repoussante.

Toutes les critiques sur la prise de poids pendant la grossesse et les kilos qui restent après contiennent un mot-clé: excuse. D’ailleurs, il s’applique au paragraphe qui précède. Une femme enceinte ou une jeune maman qui a pris «trop de poids» ou ne perd pas le poids pris pendant la grossesse suffisamment vite a commis le péché de «se trouver des excuses». Et parce que la misogynie pousse les femmes à se dresser les unes contre les autres, on l’entend très souvent de la bouche des femmes elles-mêmes.

Une passionnée de course à pied, interviewée pour l’article du New York magazine, explique que faire du sport lui semblait «naturel» pendant sa grossesse (Félicitations!) et ajoute: «Je suis la première à reconnaître que je ne considérais pas la grossesse comme une excuse pour rester à ne rien faire en laissant les kilos s’accumuler». Maria Kang, qui se surnomme elle-même «the fit mom» a fait de «What’s your excuse?» [«C’est quoi ton excuse?»] son slogan. Il y a même un hashtag sur Instagram: #noexcusesmom.

Avoir un enfant, stratégie pour se laisser aller

Le «pas d'excuse» repose sur l’idée que les mères attribuent à la maternité leur tendance naturelle à la paresse et à la gloutonnerie. Cette idée est misogyne. Pour s’en persuader, il suffit de voir comment les misogynes parlent de la grossesse et du poids: «La grossesse n’est pas une excuse pour être grosse et repoussante», a ainsi affirmé RedPiller1985 dans un article de blog sur le site «néomasculiniste» désormais dormant Return of Kings [Le retour des rois].

«Les pays développés sont frappés par une épidémie de baleines terrestres qui se plaignent de leur ventre d’après-grossesse et accusent leurs enfants de les avoir rendues grosses.» Monsieur RedPiller concède qu’il peut falloir un an pour retrouver un corps d’avant-grossesse, mais explique que les femmes «grosses» ayant accouché il y a plus d’un an doivent être rappelées à l’ordre avec des «remarques subtiles» et invite ses lecteurs à «demander à la mère grosse sa date d’accouchement prévue… On a l’obligation, en tant que société, d’aider les mères grosses à être plus belles».

«Les femmes sont toutes de grosses menteuses qui utilisent leur grossesse pour laisser la truie qui sommeille en elles s’exprimer»

Un commentaire sur le forum de Bodybuilding.com

Les hommes qui disent des choses horribles sur les femmes sur internet sont sûrs qu’elles ne sont minces avant d’avoir des enfants que parce qu’elles veulent «attraper» un homme. L’arrivée d’un enfant dans un couple serait alors un top départ pour «se laisser aller». À ce propos, l’expression «se laisser aller» n’est pas bénigne, comme l’a expliqué Elissa Strauss dans un article paru sur Slate.com en 2016: «Where exactly have these women’s selves gone?» [«Au fait, où ces femmes sont-elles allées?»].

Un commentateur désormais banni des forums de Bodybuilding.com y a lancé une discussion en 2011: «Je déteste les femmes enceintes qui utilisent leur grossesse comme excuse pour devenir grosse et le rester après». Les femmes, selon lui, «sont toutes degrosses menteuses qui utilisent leur grossesse pour laisser la truie qui sommeille en elles s’exprimer». Une autre personne ajoutait: «Les femmes sont simplement paresseuses et elles aiment se trouver des excuses. En plus, une fois que vous avez un bébé avec une nana, vous êtes coincé».

Pour ce type de personnes, les photos de femmes enceintes ultra sportives que l’on voit partout sur internet sont la preuve que la grossesse ne «dévaste» pas nécessairement le corps d’une femme, si celle-ci se donne les moyens. Les commentateurs de la publication de Return of Kings ont cité cette photo postée sur Instagram par Caroline Berg Eriksen, la femme d’un footballeur norvégien, arborant fièrement des abdos bien dessinés et un ensemble de lingerie seulement quatre jours après avoir accouché. «C’est le seul selfie que j’approuve totalement», disait l’un d’entre eux. «Les femmes qui sont comme ça après avoir eu des enfants devraient se mettre plus en avant.»

Minceur innée ou rien

Le problème n’est pas seulement la prise de poids chez les mères. C’est ce que cette prise de poids symbolise: l’incapacité à gérer sa grossesse sans déranger personne. Dans un article hallucinant sur les rencontres et la minceur paru dans the New Inquiry en 2014, Alana Massey notait que les hommes ont développé une série d’euphémismes pour décrire leurs types de femmes: active, pleine d’énergie, une femme qui prend soin d’elle. Ces termes, selon Alana Massey, décrivent en réalité tous la minceur: «Les hommes ne recherchent pas une femme qui sait gérer ses finances ou accomplie. Ils veulent qu’elle soit mince».

Le pire, explique-t-elle, ce sont les hommes qui attendent d’une femme qu’elle soit mince sans être «obsédée» ou «trop préoccupée par son poids». «Parce qu’une femme mince ayant besoin de suivre un régime pour le rester ruinerait le fantasme de la femme naturellement fine plutôt que personnellement préoccupée par son corps.»

Or toutes les femmes enceintes très sportives d’Instagram jurent que ce n’est pas difficile d’avoir leur ligne. Et c’est pour cela que certaines d’entre elles racontent recevoir des messages leur reprochant de passer «trop de temps» à s’occuper d’elles-mêmes et «pas assez» de leurs enfants. La grossesse parfaite et le post-partum parfait doivent véhiculer l’illusion du gain sans effort chez la femme. La femme enceinte en forme offre son corps à son enfant, dont c’est le refuge, tout en maintenant son corps «beau» pour son mari probablement reconnaissant. La mère parfaite porte son bébé, l’allaite, tire son lait, retourne au travail ou pas, sans imposer ses difficultés à qui que ce soit. En fait, elle fait tout, en n’existant presque pas.


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