Les États-Unis ne s'opposent pas au viol comme arme de guerre par crainte «de promouvoir l’avortement»

Sociétés

Des responsables de l’administration Trump ont brandi la menace d'un veto américain à une résolution de l'ONU.

Washington a fait pression sur l’Allemagne pour affaiblir une résolution sur les violences sexuelles en situation de conflit. Mardi 23 avril, le texte a ainsi été amputé d’une référence à la santé sexuelle et reproductive: selon des diplomates de l’ONU (et un câble interne du département d’État que nous avons pu consulter), plusieurs membres-clés de l’administration Trump estiment que ce passage banalisait les relations sexuelles et cautionnait l’avortement.

Texte amputé

Les États-Unis comptaient opposer leur veto à la résolution –ce qui en dit long sur la fracture croissante entre Washington et ses alliés européens, ainsi que sur l’isolement grandissant de l’Amérique au sein des institutions multilatérales sous la présidence de Donald Trump.

L’Allemagne a toutefois fini par accepter d’amputer le texte de ces références pour obtenir le vote américain. La résolution a été adoptée mardi soir avec treize voix pour et deux abstentions: la Russie et la Chine.

De hauts fonctionnaires de l’administration Trump ont avancé que le terme «santé sexuelle et reproductive» faisait référence à l’avortement, mais des gouvernements et des associations contestent cette interprétation.

Des négociations ont eu lieu en coulisses, après quoi plusieurs éléments centraux de la résolution ont été expurgés de la résolution, et notamment la mise en place d’un organe de surveillance onusien permettant de signaler ce type d’atrocités.

Les États-Unis ont continué à s’opposer à la résolution, même sans ce mécanisme, tant que les mots «santé sexuelle et reproductive» seraient présents dans le texte, toujours selon le câble confidentiel que nous avons consulté.

«Rien ne peut justifier notre inaction face aux personnes persécutées.»

Déclaration des prix Nobel de la paix Nadia Murad et Denis Mukwege

Un veto américain aurait porté un coup sérieux à cette initiative de l’Allemagne, qui assure la présidence tournante du Conseil de sécurité en ce mois d'avril 2019. La résolution était soutenue par un groupe diversifié: le ministre allemand des Affaires étrangères, les prix Nobel de la Paix Nadia Murad et Denis Mukwege, et l’avocate des droits humains Amal Clooney.

«Rien ne peut justifier notre inaction face aux personnes persécutées et face à celles qui risquent encore de subir ces terribles violences sexuelles en situation de conflit», ont souligné Mukwege et Murad dans une nouvelle déclaration commune. Le mardi 23 avril au soir, les deux personnalités avaient pris la parole devant le Conseil de sécurité.

Colère contre l'Allemagne

Le câble interne du département d’État avait été envoyé le matin même à l’ambassade américaine de Berlin et à la mission américaine à l'ONU par le bureau du secrétaire d’État Mike Pompeo. Il en ressort clairement que l’insistance de l'Allemagne a mis en colère l’administration Trump.

Le câble demande aux diplomates américain·es de faire savoir au gouvernement allemand que Washington voterait contre la résolution sur la violence sexuelle dans les conflits si le texte n’était pas amendé pour répondre aux préoccupations américaines.

Le câble critique l’Allemagne, accusée d’avoir «expédié le processus de négociation en mettant en place un calendrier artificiel et raccourci qui n’a pas permis aux États membres –États-Unis compris– d’exprimer leurs positions nationales ou de débattre des questions complexes qui en découlent».

PassBlue, un site d’information indépendant consacré aux Nations unies et géré par des femmes, et le Guardian ont été les premiers médias à rapporter que les États-Unis comptaient opposer leur veto à la mesure. Aucun n’avait jusqu’ici mentionné le câble interne du département d’État.

Le document assure que le projet de texte allemand, modifié quelques heures plus tard, dépassait les bornes: les États-Unis «ont toujours été très clairs quant aux lignes rouges à ne pas dépasser, et ce depuis le début des négociations sur le projet [de résolution] de l’Allemagne. Parmi ces lignes figurent notamment: les incidences budgétaires liées à un nouveau mécanisme; les références à la Cour pénale internationale (CPI); et les références aux services de santé sexuelle et reproductive».

Le département d’État n’a pas donné suite à nos demandes d’entretiens.

Isolement des États-Unis

Des diplomates des Nations unies nous ont expliqué que la France et le Royaume-Uni avaient soutenu l’Allemagne, insistant eux aussi pour que les références à la «santé sexuelle et reproductive» figurent dans le texte.

La campagne de l’Allemagne illustre la détermination grandissante de Berlin au sein de l’ONU: elle apporte de plus en plus de modifications aux résolutions et semble vouloir combler le vide laissé par Washington, dont l’administration boude de plus en plus les organismes multilatéraux.

«De fait, l’Allemagne et ses alliés européens prennent les devants, montrent qu’ils défendent les valeurs et les principes multilatéraux, même sans le soutien des États-Unis», analyse Richard Gowan, responsables des questions européennes au sein du think tank Crisis Group. Si Washington avait opposé son veto «à la résolution, [ces pays seraient passés] pour la voix de la communauté internationale face à des États-Unis bien isolés».

«Les États-Unis tournent complètement le dos aux droits de l’homme et ils n’en font pas mystère.»

Tarah Demant, d'Amnesty International

La position de Washington a scandalisé certain·es spécialistes de l’égalité femmes-hommes, choqué·es de constater jusqu’où l’administration Trump était prête à aller pour enterrer la résolution. Selon des diplomates de l’ONU, Washington n’oppose que très rarement son veto au Conseil de sécurité des Nations unies sur un sujet comme celui-ci.

«Les États-Unis tournent complètement le dos aux droits de l’homme et […] ils n’en font pas mystère, regrette Tarah Demant, directrice du programme Genre, sexualité et identité chez Amnesty International. Ils font l’étalage brutal de leur mépris pour les droits humains, particulièrement ceux des femmes. Et ils sont prêts à tout, même aux mesures les plus extrêmes.»

Jessica Neuwirth, ancienne conseillère spéciale sur les violences sexuelles auprès du Haut-Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a déclaré qu’il était «impensable et étrange de voir [les États-Unis] faire barrage, avec la Russie et la Chine, aux efforts de l’ONU, qui tente de lutter efficacement contre le viol dans les conflits et d’offrir des soins de santé sexuelle et reproductive aux victimes de violences sexuelles».

«Cette résolution concerne les filles [rohingya] systématiquement violées en Birmanie, les Yézidies réduites en esclavage par Daesh, les jeunes femmes congolaises qui sont allées en masse chercher une aide médicale à l’hôpital de Panzi [où exerce le docteur Denis Mukwege, ndlr] et avaient désespérément besoin de services de santé capables de comprendre les violences sexuelles qu’elles avaient subies», a poursuivi Jessica Neuwirth, désormais à la tête du think thank féministe The Sisterhood Is Global Institute.

Lutte vidée de sens

Le câble du département d’État insiste sur le fait que les États-Unis «sont résolument engagés dans la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits et pour traduire les responsables en justice». Et de continuer: «Il reste beaucoup à faire pour prévenir ces crimes récurrents et pour aider les victimes: nous le comprenons, et nous sommes d’accord avec ce constat. Il s’agit là d’une question importante, et les États-Unis comptent bien apporter leur pierre à cet édifice à l’avenir.»

Le câble précise toutefois que «nous ne pouvons pas accepter la moindre référence, implicite ou explicite, à la “santé sexuelle et reproductive”», car «nous refusons de soutenir ou de promouvoir l’avortement» pour tout ce qui touche à la santé des femmes dans le monde. L'expression «santé sexuelle et reproductive» est pourtant acceptée et utilisée depuis des dizaines d’années par la plupart des institutions internationales.

Des groupes de défense des droits des femmes –entre autres organisations à but non lucratif– contestent l’idée selon laquelle ces références à la santé sexuelle et reproductive cautionneraient l’avortement et affirment que la communauté internationale ne peut lutter contre la violence sexuelle dans les conflits sans reconnaître toute l’importance de ces questions.

«Une lutte internationale contre le viol en tant qu’arme de guerre qui ne prendrait pas en compte le droit à la santé sexuelle et reproductive serait une fausse lutte, une lutte vide de sens», alerte Tarah Demant, d'Amnesty International.

Voilà deux ans que l’administration Trump tente d’expurger certains termes des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies promouvant la santé sexuelle et reproductive. Mais elle n’a jamais obtenu assez de votes pour avoir gain de cause face à l’Assemblée générale, où les résolutions sont généralement adoptées par consensus.


Source : Les États-Unis ne s'opposent pas au viol comme arme de guerre par crainte «de promouvoir l’avortement»


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