Les cours d'anglais ruinent-ils les chansons pop ?

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En théorie, elles sont plus sexy que les leçons de grammaire. En pratique, parfois beaucoup moins.

C'est un fait qui n'appelle plus vraiment à contestation: la population française est nulle en langues, en particulier en anglais. En cause, divers facteurs systémiques comme «la relation complexe entre les langues française et anglaise, à la fois proches et différentes», «l'accentuation et le rythme des mots et des phrases de la langue anglaise», «l'exposition à la langue dans la vie de tous les jours et dans les médias» ou même«notre culture de l'excellence».

Apprendre aux ados de France à prononcer «clothes» ou la liste des verbes irréguliers n'est probablement pas la tâche la plus facile. À moins peut-être de faire passer la pilule en s'appuyant sur des supports plus sympathiques que des livres de grammaire: les chansons pop.

Elles sont après tout un lien naturel entre l'ado et la culture d'un pays anglophone. Florence, 36 ans, se souvient qu'avant même de commencer les cours d'anglais, elle essayait de traduire les chansons d'Alanis Morissette ou de The Offspring dans sa chambre: «[Les cours d'anglais]m'ont aidée pour comprendre comment traduire certaines phrases sur lesquelles je bloquais», raconte-t-elle.

 

Idem pour Vanessa, 33 ans, avec «Placebo et les Smashing Pumpkins» ou Chloé, 26 ans, qui a «commencé à tenir un classeur de [ses] chansons favorites en tentant de traduire les paroles».

«Partir d'une chanson pop, c'est partir de quelque chose que les élèves connaissent, avec lequel ils sont à l'aise, donc libérer la parole dès l'annonce du document»,indique Clément, professeur d'anglais en lycée.

Grâce aux cours d'anglais, «Eternal Flame» des Bangles n'était plus seulement une ballade langoureuse pour surprise-partie: elle devenait le support de mon béguin pour la fille, de l'autre côté de la classe, qui faisait battre mon cœur.

 

«Close your eyes, give me your hand, darling / Do you feel my heart beating / Do you understand / Do you feel the same / Am I only dreaming / Is this burning an eternal flame», chantait Susanna Hoffs. Grâce aux cours d'anglais, je pouvais désormais me dire sans ambiguïté que cette chanson décrivait, avec une insolente précision, l'exactitude de mes sentiments. Grâce à eux, je n'étais plus seulement secoué par une mélodie et des harmonies, mais par des mots.

Si les cours d'anglais doivent avoir une application concrète pour un adolescent, c'est bien de comprendre –pour de vrai- les chansons pop qu'il entonne dans sa chambre, de mettre de vrais émotions sur des mélodies, quitte à les ruiner pour toujours.

Je garde un souvenir désastreux d'une chanson en particulier, «Winds of Change» de Scorpions, étudiée en 1992, en classe de 4e. Je l'aimais bien, cette ballade des auteurs du très moite «Still Loving You». Numéro 1 du Top 50 pendant près de sept semaines, la chanson qui évoque la chute du bloc soviétique était le slow parfait pour des ados ignares avides de coller leurs mains moites sur les hanches du sexe opposé.


Pourtant, trente ans plus tard, je déteste cette chanson et le coupable est tout désigné: des heures et des heures de cours d'anglais passées à la disséquer dans tous les sens.

Peut-être était-ce la révélation d'un contenu qui ne collait pas tout à fait à des étreintes en milieu sombre et humide? Peut-être était-ce redondant avec une actualité beaucoup trop récente et donc déjà omniprésente dans les médias? Peut-être était-ce le vocabulaire trop dense, les références historiques trop nombreuses? Peut-être était-ce tout simplement la chanson elle-même, pas faite pour être jouée dix fois par heures pendant dix ou douze heures de cours? Sûrement un peu de tout ça.

Étudier une chanson pop pour faire passer la pilule de la grammaire et du vocabulaire anglais à des ados distrait·es n'était pas le slam dunk assuré. «C'était en 5e et je me souviens encore des postillons du prof, et de nos têtes ébahies qui disaient toutes “mais quel vieux ringard” quand il a lancé sur le magnétophone “I Just Called To Say I Love You, me raconte Marianne, 35 ans. Sa femme était dans le même collège, ils étaient en plein divorce et je crois qu'on s'était imaginé qu'il lui chantait ça.»

Quant à Virginie, enseignante-chercheuse et ex-prof de collège, elle retient surtout de l'étude du tube de Fool's Garden «Lemon Tree» durant son année de 4e qu'il lui a «épargné une heure de cours de grammaire» et que «la prof ne comprenait pas trop le sens métaphorique du citronnier, en l'occurrence l'arbre que la voiture de la copine du chanteur avait percuté en voiture et qui l'avait tuée».

«Finalement, la chanson ne nous a pas appris grand-chose en matière de travail de la langue, ajoute-t-elle, avouant qu'elle aurait préféré étudier “Smells Like Teen Spirit” ou tout autre chanson faisant écho au mal-être adolescent, [des chansons] qui se prêtaient à l'époque et à ce moment de nos vies.» Un sentiment que partage Pierre, 41 ans, qui aurait préféré étudier les chansons d'Elliott Smith, autre idole du malaise adolescent, plutôt qu'une énième chanson des Beatles, «The Fool On The Hill», dont il pense, avec le recul, qu'elle faisait plutôt écho au malaise de son professeur, «gros fumeur et probablement gros buveur qui se savait sûrement malade».

Clément avoue d'ailleurs lui-même que sa tentative de faire étudier «Space Oddity», «car j'adore Bowie», n'a pas été un gros succès auprès de ses élèves de première: «Ça avait assez peu fonctionné, car ils ne comprenaient pas les subtilités des paroles. Pour le coup, il n'y avait pas de clip pour appuyer les paroles, donc c'était un peu chaud.»

Selon Marianne, «ça aurait été une méthode géniale si on nous avait laissé le choix des chansons et travaillé dessus en autonomie, si on nous avait proposé de traduire et expliquer aux autres les chansons qui passaient à l'époque. Ne serait-ce que pour nous rendre compte des niaiseries qu'on écoutait.»

C'est d'ailleurs pour cette raison que Michael, 31 ans, se souvient encore parfaitement du cours d'une prof de seconde aux choix musicaux très éclectiques et plutôt «inhabituels pour ce genre de cours»: «Run To The Hills» d'Iron Maiden, «The Logical Song» de Supertramp, «Born In the USA» de Bruce Springsteen, «Englishman in New York» de Sting. «Elle nous parlait toujours du message caché derrière chaque chanson, m'explique-t-il. A posteriori, je me rends compte que j'ai perdu un peu de mon enfance avec ce cours.»


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