Les applis de santé sont-elles efficaces et sans danger ?

Sociétés

Applications de santé pour manger sain, se laver en sécurité, pratiquer la méditation et bientôt, pour savoir si notre environnement ne nous tue pas à petit feu. Peut-on faire confiance à ces outils? Sont-il vraiment efficaces ?

Compter son nombre de pas, programmer des repas diététiques, apprendre à ses enfants à se brosser les dents, gérer son diabète, suivre ses douleurs ou contrôler son cycle menstruel: pour (presque) chaque geste de soin ou de bien-être, il existe une application mobile. Elles pullulent: il en existait près de 325.000 dans le monde en 2017. Au top des applis «forme et santé» gratuites en ce moment sur l’App Store? «Pranayama free», pour faire de la méditation. Et sur le Google play, «Yuka», qui décrypte les étiquettes des produits au supermarché et édicte des recommandations nutritionnelles.

Sympathiques, ces petits outils pour vous aider à courir, rester zen ou à bien manger. Mais sont-ils vraiment efficaces? «Si à la fin l’utilisateur y voit un bénéfice, alors la mission est remplie», estime, optimiste, Guy Fagherazzi, spécialiste d’épidémiologie numérique et de santé numérique. Pour lui les applis ont un effet communautaire «positif», et sont des leviers au changement de comportement. Ni plus... ni moins.

Linda Cambon, membre du Haut Conseil de la santé publique, et professeure titulaire à l’École des hautes études de santé publique (EHESP), est beaucoup plus prudente: «Il existe beaucoup de fantasmes autour des applis de santé… On a l’impression que tout le monde va être en bonne santé parce qu’on compte le nombre de pas. On se dit que lorsqu’on se compare à une moyenne d’utilisateurs, cela va nous inciter à faire mieux. Or cela ne marche pas», lâche-t-elle.

Psychologie comportementale

Il n’existe pas d’étude sur le long terme pour l’instant pour mesurer les effets de ces apps santé. Les études qui existent sur le sujet mesurent les effets sur un, deux ou trois mois, explique Linda Cambon. Mais la plupart des utilisateurs abandonnent ces outils au bout de trois mois, sans qu’on sache dire si les personnes qui les ont utilisés gardent ensuite les bonnes habitudes contractées. Seulement 39% des applications commercialessont utilisées plus de 10 fois. «Il faudrait des solutions ou accompagnements numériques qui prennent le relais sur le long terme», estime Guy Fagherazzi.

Une chose est sûre, c’est que ces applications utilisent en général les mêmes «techniques» psychologiques pour vous inciter à prendre soin de vous. Et la palette de ces outils est parfois très réduite. La spécialiste de psychologie comportementale Susan Michie, professeure à l’University College London, a répertorié 93 techniques de changement comportemental, divisées en 16 catégories. Or les applications de santé n’auraient recours qu’à quatre des ces 16 catégories, selon Olivier Aromatario, qui rédige actuellement une thèse sur les objets connectés. «La réussite d’une appli dépend du nombre de techniques de changement de comportement et de l'adéquation entre ces techniques et les étapes de ce changement. Plus on a de techniques, et plus on a de réussite», explique Linda Cambon.

Confidentialité et rigueur des données

Les applis de santé ne sont pas toujours fiables en matière de rigueur des données, voire de confidentialité. En France, il est interdit d’utiliser les données de santé à des fins commerciales, sauf à les agréger. Mais un certain flou règne parfois sur les conditions d’utilisation, pas toujours claires. «À qui sont vendues ces données agrégées ? Et par qui sont-elles ensuite exploitées ?», se demande Linda Cambon.

Guy Fagherazzi estime quant à lui que les interrogations autour de la confidentialité des données de santé relèvent souvent de «fantasmes», où l’on imagine qu’elles vont être «utilisées à des fins maléfiques»: «Oui elles sont utilisées, mais souvent de manière agrégée, comme toute étude marketing», rassure-t-il. Il n’imagine pas qu’en France, au vu de la législation, des entreprises puissent céder les données individuelles d’utilisateurs et utilisatrices à des assurances par exemple, qui pourraient être tentées de moduler les prix en fonction des performances de leurs assurés et assurées sur ces applis.

Risques pour la santé?

Une autre crainte soulevée par ces applis est le fait qu’elles prodiguent des conseils santé, qui ne sont pas encadrés par un médecin. Un exemple: les 30 minutes d’activité par jour sont une moyenne pour les personnes qui ont une condition physique dans la norme. Mais un cardiaque qui s’ignore n’aura évidemment pas les mêmes besoins. Or, s’il tombe sur une de ces applis de running, ils sera «poussé à faire toujours plus, avec un risque pour sa santé», met en garde Linda Cambon. Autrement dit, ces applications peuvent être utiles, à condition de ne pas les suivre trop à la lettre, ou d’être par ailleurs sous surveillance.

Guy Fagherazzi ne pense pas quant à lui que le problème soit spécifique aux applis de santé: «Si quelqu’un veut faire plus de sport, quel que soit l’outil utilisé, il faut qu’il fasse de manière raisonnée», dit-il.

Pour Clara De Bort, directrice d'hôpital et animatrice du pôle santé du think tank #Leplusimportant, la masse de données disponibles rend inévitable à terme une certaine «professionnalisation» des patients et patientes, qui deviennent petit à petit des «patientes éduquées». L’enjeu selon elle est certes de réguler et d’améliorer les applications de santé, mais surtout de contribuer à diffuser au sein de la population une culture scientifique. Culture qui permettra aux usagers et usagères de se repérer tous seuls dans ce maquis de données. Car, dit-elle, «on ne pourra plus revenir en arrière, dans un monde sans données».

D’où viendront les problèmes de santé de demain? Comment les anticiper, les gérer et protéger les plus faibles? Quelles attentes, quelles frontières? Des questions auxquelles tenteront de répondre les experts réunis le 30 novembre lors du colloque «Santé et protection sociale: nouvelles attentes, nouvelles frontières» au collège des Bernardins à Paris, par AG2R La mondiale en partenariat avec Terra Nova.


Lire la suite : Les applis de santé sont-elles efficaces et sans danger ?


Articles en Relation

Que faire si un proche meurt quand on est en voyage ? Faut-il rentrer ou rester ? Doit-on être tenu au courant d'un état de santé qui se dégrade ou faire l'autruche jusqu'à son retour ? C'est une quest...
Moins de viande à table, le déclin d’une passion bien française Malgré son ancrage profond dans la culture française, la consommation de viande est sensiblement affectée par les enjeux environnementaux et sanitai...
Se perdre dans un livre est excellent pour la santé La «transportation»: acte de se perdre dans un livre qui nous rend plus empathique, plus créatif et nous permet de nous échapper. La «transportatio...
Vivre éternellement: pourquoi, et dans quel état de santé ? Les progrès de la médecine et de la science pourraient nous faire vivre beaucoup plus longtemps. Avec, à la clé, de nombreuses questions. Après avo...
Que dit l’islam sur l’IVG ? Près de 80% des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vivent dans des pays où le droit à l’avortement est restreint. Un enjeu de santé publiqu...
Le vélo électrique est aussi bon pour la santé que le traditionnel Contrairement à une idée par trop répandue, le vélo électrique n'a rien d'un ersatz pour fainéants. Selon une étude menée par des chercheurs spécial...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA