Le salaire des patrons explose pour une raison inattendue

Sociétés

Alors que le nouveau patron d'Air France-KLM a été nommé hier, son salaire, près de trois fois celui de l'ancien PDG, fait déjà polémique. Son montant répond pourtant à une certaine logique.

C'est ce jeudi que le conseil d'administration d'Air France-KLM a officialisé la nomination du canadien Benjamin Smith à la tête de l'entreprise de transport franco-hollandaise, en remplacement de Jean-Marc Janaillac, qui a choisi de démissionner en mai dernier après l’échec d’un référendum interne.

Ce que la presse retient, au-delà de l’origine étrangère du nouveau patron, une première pour le groupe, et de son expérience, 16 ans à la tête d’Air Canada, c’est surtout la rémunération astronomique qui pourrait lui être accordée. Le Québécois toucherait un salaire annuel de 3,3 millions d’euros, soit 3 fois plus que son prédécesseur Jean-Marc Janaillac et 22% de plus que le salaire moyen des patrons du CAC40, de 2,7 millions d’euros en 2017.

Un salaire en décalage

Comment expliquer un tel décalage, une telle inflation alors même que le groupe connaît une période difficile, avec une croissance en berne et des pertes, sur le premier semestre 2018, de 164 millions d’euros? Les grèves ont déjà coûté la bagatelle de 260 millions d’euros au printemps dernier, et l’avenir semble de plus en plus flou pour les 44.000 salariés. On prévoit pourtant étonamment de multiplier par trois le salaire du nouveau patron.

L’explication est très simple et tient en un mot: la transparence. Celle imposée aux entreprises cotées en bourse, qui a provoqué une course à l’armement, une course aux enchères. Chacune cherche à apparaître plus riche et plus puissante que les autres, y compris au niveau de la rémunération de son PDG.

Il faut comprendre que, depuis 2001, en France, avec la loi NRE pour la sécurité financière, les grandes sociétés ont l’obligation formelle de dévoiler aux actionnaires le montant des rémunérations. L’idée était très simple: en dévoilant ces paies, on espérait les contenir et éviter les scandales médiatiques. C’est en fait tout l’inverse qui s’est opéré.

Des salaires inflationnistes

D’après Frédéric Fréry, professeur à l’ESCP, à partir du début des années 2000, l’écart de rémunération entre le patron et le salarié le moins bien payé a explosé, passant de «1 à 300 en 2000 à 1 à 373 en 2015». Rappelons tout de même qu’il n’était que de 1 à 30 en 1978 et 1 à 60 en 1990…

Avec l’apparition de la loi NRE, la rémunération est devenue publique, une mesure de la valeur des dirigeants, et donc un enjeu. On va considérer que la compétence et le savoir-faire du dirigeant sera fonction de son salaire et agir en circonstance. On va jauger que si un tel ou tel gagne autant d’argent, c’est qu’il est bon, qu’il est qualifié et expérimenté et qu’il pourra remplir tous les objectifs fixés.

A l’inverse, si le salaire apparaît plus faible, la croyance collective va estimer sa productivité plus faible, son aptitude fragile et sa réputation délétère. Autrement dit, avec une rémunération inférieure à la moyenne ou à la baisse, tout le monde va le savoir et tout le monde va juger que ce patron n’est pas parmi les plus talentueux.

Millionnaires du foot et du CAC40, même combat

Comparer les footballeurs et regarder leurs salaires peut faire naître des sentiments similaires. Qui de Messi ou Cristiano Ronaldo est le meilleur? Messi, puisqu’il gagne plus que le Portugais. Ok, et que fait ce dernier face à cet affront? Il demande une augmentation et renégocie son contrat. Cela arrive très souvent dans le sport que tel ou tel joueur se compare à la concurrence et exige une valorisation contractuelle parce que son concurrent direct ou son collègue gagne plus lui. Le journaliste Alexandre Seban le rappelle, dans son livre Messi vs Ronaldo, qui est le meilleur (Solar, avril 2018), à propos d’un risque d’affolement des salaires après chaque renouvellement de contrat des stars du FC Barcelone et de la Juventus de Turin.

«Il y a beaucoup d’égo dans ce milieu et du coup Zlatan [Ibrahimovic] va réclamer toujours plus. […] Il pense qu’il est au niveau des autres grandes stars et cherche à se rapprocher de Messi ou Cristiano. Vu que ces deux-là ne cessent de faire évoluer vers le haut leur salaire, alors les autres aussi exigent la même chose».

Dans l’inconscient collectif, le salaire est égal à la productivité, à la compétence, à la force. On admet donc que plus un joueur vaut cher, plus il est payé, plus il est bon. Ainsi, les clubs vont être incités à faire croître la masse salariale afin de dégager une puissance sportive purement symbolique et surement abstraite.

Il se passe exactement la même chose dans la ligue fantastique des patrons du CAC40, sur ce marché des super PDG. La hiérarchie patronale ne s’établit plus en fonction des compétences concrètes mais en fonction du salaire. Les observateurs-actionnaires vont supposer que si un patron est très bien payé, c’est qu’il est très bon et, à l’inverse, s’il est dans la seconde partie de tableau, c’est qu’il ne peut pas être aussi compétent que les autres. «La rémunération des dirigeants est instrumentalisée. Elle devient à la fois un outil de mesure et un mécanisme d’influence», affirme Frédéric Fréry.

Pour vivre heureux, vivons cachés

Dans le cas d’Air France-KLM, comme l’entreprise connaît actuellement une mauvaise passe et voit sa réputation se disloquer, s’affaiblir, elle doit absolument remonter la pente. Les actionnaires se seraient alors dit «Nous allons engager un excellent patron!». Et comment juger la compétence de l’heureux élu? Par son salaire: s’il est élevé, c’est qu’il est bon.

Le problème, en raisonnant de la sorte, c’est que l’effet inverse ne pourra jamais s’opérer et que l’anomalie inflationniste perdurera pendant encore longtemps. Jamais un actionnaire ne prendra le risque de voter une rémunération faible, au risque d’engager, en théorie, un patron incompétent.

La solution? Peut-être rendre, à nouveau, les rémunérations secrètes.


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