Le renouveau néoconservateur de Nicolas Sarkozy

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L’intervention des soldats français en Côte d’Ivoire contre les forces restées fidèles à Laurent
Gbagbo, «à la demande express» du secrétaire général de l’ONU, est-elle la mise en
œuvre d’une nouvelle doctrine de politique étrangère dont la première application
aurait eu lieu en Libye?

Jusqu’alors, les
troupes de l’opération Licorne étaient stationnées en Côte d’Ivoire, selon la
version officielle, pour protéger les Français et autres Européens, et procéder
à leur évacuation en cas de besoin. Depuis le lundi 4
avril, elles sont ouvertement venues à la rescousse du président Alassane
Ouattara contre son rival. La France agit en vertu de la résolution 1975 du
Conseil de sécurité des Nations unies pour «mettre
hors d’état de nuire les armes lourdes qui sont utilisées contre les populations
civiles et les Casques bleus»
.

La force de l’ONU –l'Onuci— compte près de 10.000 hommes en Côte d’Ivoire. Forte de 1.650 hommes –ses effectifs ont pratiquement doublé en quelques jours– Licorne est supposée
intervenir en soutien des forces de l’ONU.

Il n’en reste pas
moins que la France est ainsi en même temps engagée dans deux conflits qui,
s’ils ne sont pas de nature identique, visent tous les deux à destituer un
autocrate contesté par son propre peuple.

Ce n’est pas une
coïncidence. C’est l’expression de la nouvelle pensée en matière de politique
extérieure et d’intervention à l’étranger que Nicolas Sarkozy a formulée à
quelques reprises dans le courant du mois de mars, sans que ses déclarations ne
suscitent un large écho.

A Bruxelles, à
l’issue d’un conseil européen consacré en partie à la Libye, le président de la
République avait appelé à l’arrêt des violences contre les manifestants en
Syrie et avait
ajouté
:

«Chaque dirigeant, et notamment dirigeant arabe, doit comprendre
que la réaction de la communauté internationale et de l’Europe sera désormais
chaque fois la même.»

Une allusion à
l’intervention en Libye qui semblait annoncer, si elle devait être prise au
pied de la lettre, des réactions musclées chaque fois que des «tyrans»
martyriseraient leur propre population.

Quelques jours plus
tôt, le chef de l’Etat avait théorisé
cette doctrine de politique extérieure
en inaugurant le nouveau siège de
l’Organisation internationale de la francophonie, à Paris. «La stabilité, qui était le maître mot de toute action diplomatique il
y a quelques années, est-elle conforme à nos convictions profondes?»
,
s’est-il demandé. Clairement, la réponse pour lui est aujourd’hui négative:

«Au nom de la stabilité, est-ce qu’on n’a pas condamné
des peuples en Europe, au Moyen-Orient, ailleurs dans le monde, à l’injustice,
au non respect des droits de l’homme, simplement parce que la stabilité
tranquillisait ceux qui bénéficiaient de la démocratie?»

A cette question, la
réponse est certainement «oui» mais Nicolas Sarkozy n’a pas été le dernier à
pratiquer cette realpolitik qu’il semble à nouveau condamner. Au début de
l’intervention en Libye, on a beaucoup parlé de la réception réservée à Paris
au colonel Kadhafi en décembre 2007.

Au temps de la realpolitik

Quand Nicolas Sarkozy
brandit la menace d’une action internationale en Syrie, il est bon de se
rappeler les visites
de Bachir el-Assad
en France, au rythme d’une fois par an depuis 2008,
alors que le président syrien était devenu persona
non grata du temps de Jacques Chirac, à cause de l’implication supposée de
ses services dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik
Hariri.

En Tunisie et en
Egypte, Nicolas Sarkozy a été jusqu’au jour de la démission de Ben Ali puis de
Moubarak le champion de cette realpolitik qu’il rejette aujourd’hui. Mais ce
revirement est une sorte de retour aux sources.

Pendant la campagne
électorale de 2007 et dans ses premiers discours de président, il s’était
présenté comme partisan d’une rupture avec la politique étrangère menée par ses
prédécesseurs. Il
leur reprochait leur immobilisme et leur frilosité
:

«Ceux qui sont adeptes de la realpolitik ne sont pas si
réalistes que cela. Ils cantonnent l’action diplomatique à un effort pour ne
rien changer à la réalité du monde.»

Dans un grand
entretien consacré à la politique internationale et publié par la revue Le
meilleur des mondes
,
le candidat Sarkozy avait critiqué la politique
africaine de la France, considérée comme «postcoloniale»,
la politique arabe, fondée sur la complaisance à l’égard de régimes corrompus
et plus généralement la préférence pour le statu quo, la stabilité,
l’équilibre, au détriment de la liberté des peuples.

De Glucksmann à Lévy

Il annonçait qu’il ne
serrerait pas la main ensanglantée des dictateurs et qu’il garderait ses
distances vis-à-vis de Vladimir Poutine, auquel son prédécesseur avait trop
vite accordé le label de démocrate. Son inspirateur n’était pas alors
Bernard-Henry Lévy mais André Glucksmann.

Ses déclarations
d’alors, comme son discours devant l’Organisation de la francophonie, ont
quelques accents que ne renieraient pas les néoconservateurs
américains
. Ces derniers pensaient, eux aussi, que le statu quo était une
des causes des problèmes rencontrés dans le monde, et notamment au
Moyen-Orient.

Ils mettaient en
garde contre une fausse conception de la stabilité qui annonçait des lendemains
douloureux. Et ils comptaient sur la promotion des droits de l’homme et de la
démocratie –au besoin par la force– pour garantir la paix.

Nicolas Sarkozy se
distingue cependant des néoconservateurs américains par son adhésion à l’idée
du multilatéralisme. Autant par nécessité que par conviction. Ni la France, ni
l’Europe dont on a vu dans quel état d’impuissance et de division elle se
trouvait en matière de politique extérieure, ne sont en mesure d’agir
militairement seules dans le monde. Elles ont besoin du soutien d’alliés, y
compris américains, et de la légitimité apportée par l’ONU.

Au contraire des
Etats-Unis sous la présidence Bush qui croyaient que leur puissance inégalée
était en soi une forme de légitimation, au risque de rencontrer bien des
déconvenues.

Daniel Vernet


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