L'Arctique va-t-il réconcilier les États-Unis et la Russie ?

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L'effet d'annonce de l'achat du Groenland au Danemark par Donald Trump ne doit pas masquer la stratégie économique et militaire du pays de l'Oncle Sam pour la région.

Racheter le Groenland au Danemark. L'idée lancée par Donald Trump n'a cessé de faire couler de l'encre ces derniers jours. Les déclarations du président américain sont bien plus réfléchies qu'il n'y paraît. Depuis le début du mandat du milliardaire, le département de la Défense aux États-Unis a élaboré une nouvelle stratégie en Arctique, détaillée dans son rapport publié en juin 2019.

Alors que le pays de l'Oncle Sam semblait avoir abandonné ses ambitions dans la région face à une Russie ultra-dominatrice et une Chine en plein développement, il cherche à revenir dans le grand jeu géopolitique de l'Arctique. Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, «l'intérêt militaire et économique de la région augmente», explique Katarzyna Zysk, professeure et directrice de recherche au Norwegian Institute for Defense Studies d'Oslo. «L'ouverture de ce nouvel océan offre des opportunités qui doivent être sécurisées.»

Les dernières déclarations du président américain ont un but bien plus large que le simple achat d'un territoire qui appartient au Danemark et Donald Trump n'est en réalité que le porte-parole d'une stratégie élaborée dans les couloirs du Pentagone. Plusieurs signaux ont marqué le changement de politique américaine: nouvelle stratégie pour la marine en Arctique en janvier 2019, nouvelle stratégie pour les gardes-côtes en avril 2019 et nouvelle stratégie interarmées dans la zone en juin.

Par ailleurs, explique Mikaa Mered, professeur de géopolitique spécialiste des pôles Arctique et Antarctique à l'Institut libre d'étude des relations internationales (Ileri) à Paris, les États-Unis ont opéré un «repositionnement de leurs capacités en zone arctique avec, dès 2017, l'organisation de nouveaux moyens pour se défendre contre les sous-marins en Islande».

Urgence

Déjà propriétaires de Camp Century, une base militaire sur l'île polaire, les États-Unis cherchent à augmenter leurs capacités au Groenland pour s'implanter durablement en Arctique. Les stratèges américains souhaitent augmenter l'activité du pays sur la base aérienne de Thulé. Ils pourraient également vouloir «développer d'autres moyens sur d'autres sites. C'est là, je pense, qu'est le véritable end game de Trump», détaille Mikaa Mered. En se plaçant comme acheteur du Groenland, l'Amérique du Nord pourrait préparer le terrain pour obtenir une parcelle de terre ou des infrastructures afin de se développer.

Le pays de l'Oncle Sam chercherait à «utiliser, par exemple, l'aéroport de Narsarsuaq, le principal de l'île, pour leurs avions militaires», explique le chercheur. Il pourrait également ambitionner d'acheter l'ancienne base navale danoise, déjà mise en vente en 2016 par le gouvernement du pays mais retirée depuis «pour se prémunir contre un achat d'une société chinoise qui avait des liens avec l'État», précise l'auteur du livre Les Mondes Polaires, à paraître en octobre 2019.

Pourquoi maintenant? Parce qu'il «n'y a plus le temps, répond Mikaa Mered. Cela fait maintenant quinze à vingt ans que les États-Unis se désengagent de l'Arctique et cela commence à être problématique». La Russie est devenue le maître du Nord-Est de la zone ces dernières années et n'a cessé d'y intensifier sa présence militaire. «Il est difficile de connaître précisément toutes les activités de Moscou dans la région, précise Katarzyna Zysk, puisque les Russes travaillent en partie très discrètement. Mais il est certain que Vladimir Poutine y mène une politique militaire de plus en plus expansive depuis une dizaine d'années.»

La Chine a également mené une politique agressive dans la région avec une forte implantation stratégique et économique. Le pays de Xi Jinping est d'ailleurs «présent dans les huit pays arctiques, même en Alaska», précise Mikaa Mered.

Pour les États-Unis, il s'agit désormais de «poser des barrières par rapport à la Russie d'un côté et à la Chine de l'autre. Pékin est allée vite et fort, tout comme la Russie.Le compteur tourne, analyse le chercheur. La Russie va prendre en 2021 la présidence du Conseil de l'Arctique et plusieurs institutions qui y sont liées». Moscou pourrait profiter de cette présidence de deux ans pour donner une impulsion qui permette aux différents acteurs d'être plus en phase avec ses propres intérêts.

Profiter des difficultés russes

Pour faire face à ces nouvelles problématiques, les États-Unis ont donc décidé d'accélérer les choses. Malgré le développement tous azimut de la Chine et de la Russie dans la région, pour Washington, il n'est pas trop tard. Selon Mikaa Mered, «on a tendance à véritablement surestimer ce que la Russie fait sur son territoire». Le développement de Moscou dans la région polaire n'est pas linéaire.

Si la Russie continue d'intensifier ses activités économiques et militaires dans la zone, «le poids des sanctions, l'évolution des prix mondiaux du pétrole et du modèle de transport maritime mondial, aussi bien que les coûts que représentent les installations militaires et économiques dans la région compliquent le travail de la Russie», précise Katarzyna Zysk.

Cette situation pourrait profiter aux États-Unis qui souhaitent conserver leur capacité d'action en Arctique. Washington ne veut pas devenir dépendant d'autres puissances alors que la route du Nord-Est s'ouvre en raison du changement climatique et de la fonte des glaces.

Cette nouvelle route commerciale permettrait de relier plus rapidement l'Europe et l'Asie en bateau et ouvrirait de nouvelles opportunités pour les affaires. Une voie qui pose également de nouveaux enjeux. «Cette ouverture va poser de nouveaux défis concernant la sécurité. On y verra plus de touristes, plus d'exploitation des ressources maritimes, plus de trafic maritime et avec ces nouveaux acteurs non gouvernementaux, une augmentation des risques d'incident pouvant entraîner des crises majeures», détaille Katarzyna Zysk.

Ces routes intéressent également la Chine, qui est entrée en 2013 dans le jeu polaire en tant que membre observateur du Conseil de l'Arctique. Une présence qui ne manque pas d'inquiéter les États-Unis mais aussi la Russie, qui cherchent à limiter l'influence de Pékin dans leur pré carré. «Pour le moment, la Chine n'a pas de présence militaire en Arctique, explique Katarzyna Zysk. Une fois que la marine chinoise sera opérationnelle dans la région, cela aura un impact important sur l'équation stratégique de la zone», s'inquiète-t-elle. Cette éventualité est évoquée depuis des années. Elle est la suite logique du développement chinois.administration.


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