L'Amérique transforme ses écoles en citadelles

Sociétés

Aux États-Unis, face à la multiplication des fusillades et à l'inaction politique, les responsables scolaires ont recours à des équipements militaires pour protéger leurs établissements.

À Sandy Hook (Connecticut)

Il faut franchir un portail pour accéder au parking et devant la porte d'entrée, une plaque indique «In Loving Memory». Ce sont là les seuls signes que je viens d'arriver à l'endroit où s'est déroulé un moment de l'histoire américaine d'une noirceur indicible: le meurtre, le 14 décembre 2012, de vingt enfants de CP et de six de leurs maîtresses. Je m'attendais presque à ce que l'herbe ne repousse plus.

L'architecte Jay Brotman se gare et nous cheminons vers la façade ondulée et fantaisiste de la nouvelle école élémentaire de Sandy Hook, bordée par un jardin de pluie où poussent asclépiades et spartines. Les boiseries sont jalonnées de fenêtres et le toit, surmonté par deux petits pignons qui ressemblent à des mini-fermes, serpente comme les collines qui entourent la ville. Un muret de pierre en délimite le contour.

«Mon objectif est d'orienter tout le monde vers des écoles plus ouvertes et plus accessibles plutôt que vers des espaces qui ressemblent à des prisons, avance l'architecte. Vous n'allez pas élever une bonne personne, dans une prison.»

Conçue avec l'impensable à l'esprit

Il est fort probable qu'aucune architecture scolaire ne fasse l'objet de davantage d'attention aux États-Unis que celle de Sandy Hook, établissement devenu la référence d'une époque dans laquelle, face au refus d'agir du Congrès, faire cesser les tueries dans les écoles incombe désormais à leur administration et aux architectes.

Imaginée par Svigals + Partners, un cabinet de New Haven dont Brotman est partenaire, la nouvelle école élémentaire de Sandy Hook a ouvert en 2016. Lorsque je l'ai visitée, à la mi-août 2019, dans le but d'évaluer l'impact des fusillades sur l'architecture scolaire, les noms des élèves étaient déjà affichés sur les portes des salles de classe en vue du jour de la rentrée, le lundi suivant.

Le thème principal est celui de la nature: après les portes d'entrée, des bas-reliefs dans le grand préau évoquent les canards qui fréquentaient le jardin de l'école qui a été rasée. Derrière une verrière s'étend une terrasse arborée. À l'étage, les couloirs sont jalonnés de «cabanes dans les arbres», des petits coins confortables dont les fenêtres donnent sur la forêt derrière l'école.

Partout au plafond, les globes noirs des caméras rappellent qu'il s'agit, aussi, d'une école construite avec l'impensable à l'esprit. Les vitres de la double rangée de portes sont résistantes aux balles, fabriquées dans un matériau coûtant dix fois plus cher que le verre ordinaire.

Chaque porte de salle de classe est dotée d'un système de fermeture magnétique connecté à un bouton de verrouillage centralisé, capable de toutes les refermer en même temps.

Le jardin de pluie en contrebas sert également de douves, ce qui permet de ne pénétrer dans l'école que par trois points d'accès et aux fenêtres à hauteur d'enfant de s'élever bien au-dessus du niveau du sol, vues de l'extérieur.

Des seaux et de la litière

Jay Brotman est l'un des architectes qui soutiennent qu'une école conçue pour résister à un massacre n'est pas obligée de l'afficher ostensiblement. Alors que les secteurs scolaires transforment en toute hâte leurs équipements pour les préparer à l'ère post-Sandy Hook et post-Parkland, il ne semble pas que son idée fasse l'unanimité.

Ailleurs, des parents apeurés, des personnels administratifs conscients du risque d'engagement de leur responsabilité et un complexe industriel spécialisé dans la sécurité scolaire font pression pour l'adoption d'un positionnement architectural plus ouvertement défensif, pensé pour rassurer à chaque instant élèves et enseignant·es que leurs salles de classe sont prêtes à affronter la probabilité, certes horrifiante mais de moins en moins vague, d'une fusillade.

Mi-août, dans le comté de Jefferson au Colorado, l'État où se trouve Columbine, Cassie Lopez, professeure dans une école publique, a reçu des seaux, de la litière et un marqueur pour commencer l'année. Les seaux et la litière sont supposés servir de toilettes en cas de confinement de longue durée. Le marqueur, c'est pour qu'elle puisse noter l'heure à laquelle elle aura posé un garrot tourniquet sur un élève blessé.

Il ne s'agit là que d'un seul exemple des épouvantables protocoles que les districts scolaires ont entrepris de mettre en place, alors que débute une nouvelle année scolaire et que Washington ne prend toujours pas la moindre initiative pour limiter le port d'armes.

Des volontaires armés sont arrivés dans des écoles primaires; des parents ont pris les devants et fait des réserves de sacs à dos pare-balles.

«Changement de paradigme»

Comme les écoles américaines ont en moyenne 44 ans, les adaptations architecturales aux fusillades ont été lentes à se concrétiser, mais à présent qu'elles sont prises en compte dans le design de chaque nouvelle école aux États-Unis, leur impact durera des décennies.

À Shelbyville, dans l'Indiana, un lycée réaménagé sur l'ordre de l'association des shérifs de l'État impose aux profs le port de boutons d'alarme. L'établissement a également fait installer des détecteurs de mouvement et des générateurs de fumée dans les couloirs.

Lorsqu'il a ouvert il y a quelques années, Steve Luce, le directeur exécutif de l'Indiana Sheriffs' Association, a estimé qu'il s'agissait d'un «changement de paradigme pour la sécurité publique». Dans ce qui fut un véritable coup de pub pour ses architectes, la chaîne NBC l'a quant à elle qualifiée «d'école la plus sûre d'Amérique».

Le lycée de Shelbyville est un cas extrême –il a été construit par NetTalon, une entreprise de sécurité de Virginie qui ne semble pas capable de convaincre quiconque d'imiter son prototype. Il est néanmoins loin d'être le seul établissement scolaire où le design est dicté par la technologie militaire.

À Fruitport, dans le Michigan, le surveillant général Bob Szymoniak annonce avec fierté que le nouveau lycée sera «le bâtiment le plus sûr et le plus sécurisé de l'État», avec des champs de vision limités, des cloisons saillantes derrière lesquelles les élèves pourront se cacher et une réception totalement ouverte que l'architecte appelle une «entrée pédagogique panoptique».

TowerPinkster, l'entreprise qui a imaginé le bâtiment, a construit plusieurs établissements scolaires –et accessoirement des prisons à Grand Rapids, Ann Arbor et Midland. Matt Slagle, l'architecte responsable du projet, explique que ces caractéristiques n'ont rien d'exceptionnel et qu'avec ses verrières (doublées de film pare-balles) et ses vues dégagées, l'école de Fruitport fait partie des moins carcérales de toutes.s déjà perdue.


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