La (sur)vie dans un bidonville à la frontière colombo-vénézuélienne

Sociétés

Dans le «quartier de la solitude», des centaines de Vénézuélien·nes survivent tant bien que mal. Privée de droits comme ceux de travailler et d'être soignée, cette communauté se serre les coudes.

Cúcuta, Colombie

Herminda Vermodes crie devant chaque baraque du bidonville situé au nord de la ville frontalière de Cúcuta: «Réunion les filles! C'est très important!» La doyenne du quartier, 62 ans, réunit une fois par mois les réfugié·es vénézuélien·nes qui vivent ici pour «les sensibiliser à leurs droits, aux précautions d'hygiène, à la sexualité…».

Aujourd'hui, elles sont une vingtaine de femmes regroupées sur un chemin bétonné servant à l'évacuation des eaux de pluie. Certaines sont venues avec leur époux. À l'ordre du jour: l'obtention du permis spécial de permanence (PEP), un document qui autorise les Vénézuélien·nes à travailler légalement en Colombie et facilite leur accès aux services de santé. «En tant que réfugiés, nous exigeons d'avoir ce permis», scande Andreina Yezimos, 34 ans, présentée comme une autre leader du mouvement. «Nous sommes très peu à l'avoir ici», se désole-t-elle.

Le bidonville de Cúcuta, surnommé le «quartier de la solitude» par ses habitant·es, était autrefois occupé par des Colombien·nes. Les propriétaires de ces terrains en friche laissent les réfugié·es s'y installer gratuitement, parfois en échange de quelques pesos. | Estelle Pereira

N'ayant pas de passeport, la plupart des habitant·es du bidonville sont entré·es illégalement en Colombie. Jusqu'au 8 juin 2019, la frontière était fermée. Seules les femmes, les enfants et les personnes âgées possédant le précieux document pouvaient passer par le pont international Simón Bolívar. Les autres devaient traverser via les trochas, des chemins illégaux, tenus par des passeurs, permettant de franchir la rivière Tachira, frontière naturelle entre les deux pays.

Sans document conforme, impossible pour ces réfugié·es de trouver un travail officiellement.

À cinq dans un 20 mètres carrés, une chance

Mais entre des conditions de vie précaires et incertaines et l'instabilité de leur pays, leur choix se porte vite sur la première option. Selon une enquête menée par une équipe de recherche vénézuélienne en février 2018, 80% des familles vivant au Venezuela sont en insécurité alimentaire. Toutes les franges de la population sont touchées. Une situation qui pousse de plus en plus de monde à franchir le pas. «Quand je suis partie, il y a deux ans, on avait de l'argent mais il n'y avait plus rien à manger. Maintenant c'est l'inverse, les rayons des magasins sont pleins, mais les prix sont tellement élevés que plus personne n'a les moyens de payer», s'indigne Herminda Vermodes.

Herminda est une Colombienne revenue au pays. À 19 ans, elle a fui la guerre et le narcotrafic du département de Santander, direction le Venezuela. À cause des pénuries alimentaires et de l'inflation, elle s'est résignée à tout quitter pour recommencer, une nouvelle fois, à zéro. «On a d'abord vendu notre voiture, puis nos meubles. Les prix ont continué d'augmenter jusqu'au moment où tout est devenu trop cher. Nous avons fini par vendre notre ferme», s'émeut cette mère de famille, dont les enfants et le mari sont vénézuéliens.

Il reste peu d'options de survie. Pour les femmes, c'est dans la vente à la sauvette qu'elles ont le plus de chances de trouver un employeur –lequel se permet généralement de les payer moins que le salaire minimum (220 euros par mois). Sinon, elles remplissent des Thermos avec du café et du lait pour en vendre dans la rue. «Il faut gagner suffisamment pour payer son loyer sous peine de dormir dehors. Après, il reste peu d'argent pour nourrir les enfants», témoigne Jusmeiby Sojo, 39 ans. Avec sa sœur enceinte et son neveu, elle s'estime chanceuse de partager un 20 mètres carrés avec un couple pour seulement 2.000 pesos par personne et par jour (55 centimes d'euros).

Marie Cruz (à gauche) et Maria Reyes (à droite) vendent du café dans la rue pour subvenir aux besoins de leur famille. Elles ont respectivement quatre et sept enfants. Ils vivent à douze dans une maison en tôle. | Estelle Pereira

De tout à rien

L'exode des Vénézuélien·nes est une mise à l'épreuve pour la Colombie: il y en aurait plus d'1,5 million sur son territoire, d'après l'autorité migratoire Migración Colombia. Selon Jose David Cañas, délégué au service de l'inscription civil colombien de Cúcuta, le gouvernement travaille sur une loi qui permettrait, d'ici la fin de l'année, de régulariser la situation des Vénézuélien·nes présent·es sur le territoire illégalement. «Il s'agirait de créer un nouveau statut spécial, valable temporairement, au moins jusqu'à l'amélioration de la situation», détaille-t-il. Car pour l'instant, sans document officiel, les démarches de régularisation sont inaccessibles pour la plupart d'entre eux.

«Se procurer un passeport au Venezuela coûte plusieurs centaines d'euros.» Keymer Ávila, chercheur à l'Institut des sciences pénales de l'Université centrale du Venezuela a analysé les mouvements de migrations du pays ces vingt dernières années. D'après lui, «les démarches administratives sont devenues un commerce lucratif». Beaucoup de ses étudiant·es sont bloqué·es sur le territoire, faute d'avoir pu renouveler leur passeport. «Cette situation pousse toujours plus de personnes à quitter le pays.» Sans papiers, elles sont plus facilement sujettes à l'exploitation au travail, à l'exploitation sexuelle, à la violence, à la discrimination et à la xénophobie.

«Nous ne sommes pas responsables de ce qu'a fait ce gouvernement. Nous ne sommes pas là parce que nous en avons envie»

Magali Andreina, ancienne propriétaire d'une épicerie au Venezuela


La classe moyenne vénézuélienne se portait bien avant la chute des cours du pétrole en 2014. Les fonctionnaires gagnaient bien leur vie. L'eau et l'électricité ne valaient rien. Les universités étaient gratuites. La manne financière du pétrole, qui représentait 96% des recettes du pays, profitait aux plus pauvres. «Nous sommes des personnes pour la plupart qualifiées ou diplômées, appuie Marta Millan, 30 ans. J'ai fait des études de droit. Mais ici, elles ne sont pas reconnues, parce que mon diplôme n'a pas d'apostille.» Le cœur du problème pour ces réfugié·es: les documents tamponnés par le gouvernement vénézuélien sont les seuls valables à l'étranger. «Le gouvernement n'accorde plus d'apostille. Il est impossible de faire valider nos diplômes, les actes de naissance de nos enfants, nos papiers d'identité. Tout ça ne vaut plus rien à l'étranger. C'est comme si nous n'existions pas», se désole-t-elle.

Ces hommes et ces femmes sont également confrontées au rejet de la population locale, l'une des plus touchées par le chômage en Colombie. Magali Andreina, 32 ans, ancienne propriétaire d'une épicerie au Venezuela, vend des mandarines et des tomates dans la rue. «Tousles jours, je reçois des insultes. Les mots sont durs. Je le vis comme de la maltraitance psychologique.» Les larmes coulent de ses yeux. «Nous demandons à être traités comme des êtres humains. Nous ne sommes pas responsables de ce qu'a fait ce gouvernement. Nous ne sommes pas là parce que nous en avons envie. Imaginez comme c'est dur, de sortir ses enfants d'une vie où ils avaient tout, où ils pouvaient étudier. Maintenant, ils dorment à même le sol.»


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