La santé mentale est aussi un facteur dans le choix d'avoir ou non des enfants

Sociétés

Pour les «childfree» qui invoquent des raisons d'ordre psychologique, c'est la double peine: aux injonctions de procréer s'ajoute le tabou des troubles mentaux.

Si les convictions écologiques, le besoin d'indépendance ou l'absence d'un prétendu instinct maternel sont régulièrement citées pour justifier le non-désir d'enfanter, la santé mentale l'est plus rarement. Bien après le bien-être, le sens des priorités et l'envie de liberté, la santé et les ressources matérielles représentent moins de 20% des raisons invoquées par les childfree (le nom donné aux personnes sans enfant par choix).

Bien que minoritaires parmi les différentes causes d'un tel choix, les troubles de la santé mentale (troubles anxieux, troubles de l'humeur ou de la personnalité, troubles psychotiques...) constituent des arguments de poids chez quelques no kids.

Double tabou

5% des Français.es ne souhaitent pas avoir d'enfant. Un chiffre stable qui illustre de manière écrasante où se situe la norme. Dans ce contexte, le refus d'être parent, et particulièrement d'être mère, est presque un blasphème. S'il est de plus en plus accepté, ce choix suscite encore des réactions épidermiques, tantôt indignées, tantôt chargées de curiosité malsaine. L'incompréhension est telle qu'on demande systématiquement aux childfree de se justifier. Cécile*, trentenaire et juriste, en a assez qu'on exige d'elle des explications et déplore les clichés sexistes qui vont avec: «Les gens pensent que je vais finir vieille fille avec dix chats, ils me disent égoïste ou sont certains que je changerai d'avis, comme s'ils savaient mieux que moi.»

 

«Les archaïsmes ont la vie dure, explique Émilie Devienne, coach et autrice du livre Être femme sans être mère. Dans l'inconscient collectif, une femme doit faire des enfants.»Christine Mauget, conseillère conjugale et familiale, formatrice en droits, genre et santé sexuelle et reproductive au Planning familial, en a fait l'amère expérience: «On ne me considère pas comme quelqu'un de fini, comme si je n'étais pas allée au bout de ce qu'est censée être une femme.»

Pour les no kids qui invoquent des raisons d'ordre psychologique, c'est la double peine. Aux injonctions de procréer s'ajoute le tabou de la santé mentale, un sujet encore difficile à aborder en société. Christelle* a 36 ans et refuse d'être mère, en partie à cause de son état dépressif et de son trouble de la personnalité limite. Pourtant, quand on l'interroge sur ses raisons, elle évite le sujet par peur qu'on la juge et qu'on réduise son choix à sa pathologie.

Et c'est sans compter les effets que peuvent avoir les injonctions de parentalité sur la santé mentale et l'estime de soi, surtout lorsque celles-ci ne tiennent déjà qu'à un fil. «La pression sociale renvoie à la femme qui ne peut avoir d'enfant, une image d'elle dévalorisée», écrit Edith Vallée, psychologue et spécialiste de la question childfree.

«C'est la meilleure décision pour moi»

«Pour les gens, avoir un enfant fait partie de la vie même», ouvre le documentaire Femmes sans enfant, femmes suspectes de Colombe Schneck. Le refus de la maternité ne serait pas un choix, mais presque une pathologie: «[La femme childfree] doit se soigner, elle est malade, elle a une case en moins», poursuit la voix off. Quand certain·es y voient une forme d'égoïsme ou de lubie passagère, d'autres n'hésitent pas à prêter des diagnostics de comptoir aux childfree. Seul un mal-être profond pousserait femmes et hommes à briser le cycle de la vie. «On va dire de ces personnes qu'elles sont anormales, mais au sens léger du terme pour signifier qu'elles s'inscrivent en dehors de la norme. Pas d'un point de vue psychiatrique», précise Émilie Devienne.

Mais si l'argument de la santé mentale peut effectivement être l'une des raisons avancées par les no kids, ce facteur est davantage un choix réfléchi qu'un frein infaillible. «C'est une raison parmi d'autres, et pas une conséquence, s'agace Chloé*. Toutes les femmes qui ne veulent pas être mères n'ont pas une santé mentale défaillante et je ne dis pas que toutes les personnes qui en ont une devraient faire le même choix, poursuit la graphiste de 27 ans. J'ai plusieurs raisons, et l'une d'elles est que je ne me sens mentalement pas prête à affronter une telle responsabilité, mon anxiété m'empêchant parfois de fonctionner.»

«Certaines personnes voient leurs difficultés comme un obstacle au fait d'être parent, d'autres n'y pensent parfois même pas.»
Florence Beuken, éducatrice spécialisée dans la parentalité et psychopraticienne

Pour Émilie Devienne, le désir de ne pas avoir d'enfant est multifactoriel: «Il y a une raison dominante mais énormément d'autres causes.» Alice*, qui évoque l'écologie comme l'un des motifs à son refus d'enfanter, ne se sent psychologiquement pas apte à devenir maman. «Je ne sais pas si changerai d'avis. Je n'ai pas de certitude, mais j'ai des convictions en matière d'éducation et elles ne sont pas compatibles avec mon état actuel.»

Tout comme Chloé, Cécile a fait ce choix pour se préserver et protéger une santé mentale qu'elle a mis du temps à équilibrer grâce à la thérapie. «On me dit parfois que je ne pense pas à ceux qui souffrent de leur infertilité, que je suis égoïste. Peut-être que je le suis, mais je sais que c'est la meilleure décision pour moi. Je connais des femmes avec des troubles similaires aux miens qui sont des mères géniales, mais je ne veux pas compromettre mon équilibre encore instable.»

 

Beaucoup de ces femmes ont entendu le récit de mamans ou de futures mamans touchées par la dépression prénatale ou post-partum et craignent une intensification ou une rechute de leur propre maladie. Qu'elle soit imputée à des anticipations réelles ou fabriquées, la peur d'aggraver ses troubles et de ne pas être en mesure de gérer le stress engendré par l'arrivée d'un enfant revient souvent dans la bouche des concerné·es.

«On fait un enfant non pour la société, pour la perpétuation de l'existence collective mais pour soi et pour lui-même», écrivait Marcel Gauchet dans L'enfant du désir. «Et on ne fait pas d'enfant exactement pour les mêmes raisons», répondait la sociologue Anne Gotman dans son livre dédié à la non-parentalité Pas d'enfant – La volonté de ne pas engendrer. Pour Florence Beuken, éducatrice spécialisée dans la parentalité et psychopraticienne, il s'agit d'une décision propre à chacun·e. «Certaines personnes voient leurs difficultés comme un obstacle au fait d'être parent, d'autres n'y pensent parfois même pas. C'est une question très individuelle.»

Malgré l'aspect personnel de ce choix, le souci de son propre bien-être est étiqueté d'égocentrisme, voire de solution de facilité. Christine Mauget y voit au contraire beaucoup de courage: «Ce sont des décisions à négocier avec soi-même. Je trouve ça louable, ce n'est pas si simple que ça.»


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