La Hongrie gère la crise du logement en envoyant ses SDF en prison

Sociétés

Vivre dans la rue est désormais un délit passible de prison ferme dans l’ensemble du pays.

En quelques jours, les bouches de métro des places Nyugati, Blaha, Kálvin et Deák abritant une bonne partie des SDF de la capitale se sont dépeuplées comme si un cyclone venait de déferler sur Budapest. L’ouragan baptisé «criminalisation du sans-abrisme» et voté le 20 juillet est entré en vigueur ce lundi 15 octobre. D’après la loi, toute personne sans-logis avertie trois fois en moins de trois mois par la police car refusant de quitter son emplacement peut se voir interpellée au quatrième avertissement. Si elle décline une place en abri d'urgence ou le travail d'intérêt général proposés comme alternatives par le juge, elle sera envoyée derrière les barreaux –après confiscation de ses biens.

Depuis 2013, les contrevenants appréhendés par les autorités risquaient au maximum un PV de 500 euros, équivalant au salaire mensuel moyen brut d’un équipier débutant chez McDonald's en Hongrie. Aujourd’hui, l’amendement ratifié au cœur de l’été par l'Assemblée nationale hongroise permet désormais à la police de déloger les SDF et démanteler les abris de fortune. Inscrite dans la Constitution pour la toute première fois en Europe, l’interdiction totale de la «résidence habituelle dans un espace public» rejoint le trafic d’êtres humains et les actes de terrorisme sur la liste des méfaits punis au nom de la Loi fondamentale.

 

«En 2016, nous avions réalisé une étude dont le résultat révélait que la majorité des sondés préférerait aider les SDF plutôt que de les punir. Parallèlement, cette même majorité pense qu’il est légitime d’utiliser la contrainte pour que les sans-abri quittent les rues. Le paradoxe montre combien les gens ne voient absolument pas comment traiter le problème et à quel point le sujet suscite une tension permanente au sein de la société. Ce conflit latent est sans doute l’un des facteurs ayant facilité la mise en place de cette mesure», déplore Zoltán Gurály de l’organisation Menhely qui épaule les plus démunis.

Crise du logement

Budapest n’en est pas à son premier coup de semonce contre les sans-logis. En décembre 2010, le maire de la capitale István Tarlos ordonnait une évacuation massive des souterrains-refuges. Fin 2011, une loi portée par le très droitier ex-maire du 8e arrondissement Máté Kocsis s’attaquait explicitement aux sans-abri «récidivistes» pris à dormir dehors deux fois en l’espace d’un semestre. Le 22 avril 2013, une nouvelle législation pénalisait la construction d’abris illégaux à la lisière des villes. Cinq ans et demi plus tard, la Hongrie de Viktor Orbán proscrit nationalement le fait d’être SDF en soi.

Bien que le gouvernement ait consacré vingt-huit millions d’euros aux sans-abri sur l’année 2018, le pays ne propose qu’environ 11.000 places d’hébergement, soit à peine le tiers du nombre de sans domicile fixe recensés en territoire magyar selon la fourchette supérieure du décompte établi par les associations. Des maraudes sur le modèle du Samu social circulent à Budapest comme en province, mais l’immense majorité des SDF privilégie la nuit en extérieur quitte à enfreindre la loi plutôt que de rejoindre des centres d’urgence débordés où vols, violences et contaminations infectieuses sont monnaie courante.

«Tandis que le régime criminalise les sans-abri tout en détruisant leurs effets personnels, les loyers crèvent le plafond et la classe moyenne risque autant de se retrouver dans la rue que les plus pauvres. La crise du logement impactant des millions de Hongrois ne se résoudra pas en détruisant des cabanes au bulldozer. Cette situation alarmante perdurera et empirera tant que l’élite Fidesz au pouvoir préfèrera se construire des châteaux plutôt que de bâtir des appartements à loyer modéré», tance sur le portail d’opinion Mérce l’écologiste Gábor Vágó, spécialiste de la corruption et des affaires sociales.

«La honte de l'État hongrois»

Selon l’argumentaire du gouvernement, cette décision motivée au nom du maintien de l’ordre public et de la sécurité doit permettre aux personnes sans-abri de bénéficier d’un suivi médico-social personnalisé les éloignant de la rue, tout en accompagnant leur réintégration vers la société dont elles se sont détournées. L’intention serait extrêmement louable si les perspectives de suivi ne se limitaient pas essentiellement à écarter les SDF de la vue des passants et passantes, et à compliquer la tâche déjà titanesque des institutions d’accueil surchargées, sans augmenter les capacités d’hébergement malgré 500.000 logements vides en Hongrie.

La première victime du nouveau dispositif arrêtée mercredi soir était assoupie sur un banc de la rue Kossuth à Gödöll?, localité de grande banlieue budapestoise située à une demi-heure de la capitale. Après avoir admis son statut de sans-abri et refusé de se rendre au centre d’urgence le plus proche, l’homme a été conduit par des policiers en comparution immédiate au tribunal de la ville, sans les trois mises en garde de rigueur. Les forces de l’ordre réclamaient trente jours d’incarcération, mais la justice s’en est tenue à un simple avertissement assorti d’environ soixante-cinq euros d’amende, avant de relâcher le prévenu.

 

«La criminalisation du sans-abrisme est la honte de l’État hongrois. Si l’exécutif s’était appliqué durant ces huit dernières années à faire en sorte que moins de personnes se retrouvent SDF et à repenser la politique sociale en améliorant notamment le système d’accueil au lieu de modifier constamment la règlementation pénale et la Loi fondamentale, alors les rues seraient assurément beaucoup moins remplies qu’à l’heure actuelle», charge le sociologue Bálint Misetics sur le site de l’hebdomadaire HVG.

Déjà pointée du doigt pour son intransigeance anti-migrants, son inflexibilité envers les ONG critiques, sa proximité avec l’impétueux Matteo Salvini, ses offensives contre la liberté de la presse et sa croisade anti-Bruxelles, la Hongrie de Viktor Orbán ajoute les SDF à la longue liste des cibles de Budapest. Pendant que le leader danubien, auto-proclamé «homme du peuple» et défenseur des laissés-pour-compte du libéralisme ostracise les plus nécessiteux, deux millions et demi de Hongrois et Hongroises sur les neuf que compte le pays vivent en deçà du seuil de pauvreté local, soit 300 euros nets ou moins par mois, aides comprises.


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