La domination financière: des hommes paient leur permission de jouir

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Qui sont ces hommes prêts à dépenser des fortunes, pour un retour limité, en tout cas loin des attentes d’un homme qui aurait recours à la prostitution ?

«Je lui donne rendez-vous devant un distributeur de billets. Quand je le retrouve, je lui ordonne d’introduire sa carte bancaire, de taper son code et, moi, je choisis le montant que je veux.» Ce qui vient de se passer, raconté par Divine Vi, dominatrice par plaisir, c'est un cashmeet. Une rencontre dont le seul but est qu’un homme donne de l’argent à une femme qu’il ne connaît pas, ou très peu. C’est une des pratiques d’une forme d'échange sexuel peu connue: la domination financière.

Dans l’univers du BDSM, une branche existe: la domination féminine. Et cette dernière peut prendre plusieurs formes: fétichisme des pieds, contrôle de la chasteté, bondage… La liste est infinie et peut donc aller jusqu’au findom, pour financial domination. Le cashmeet, c’est par exemple un des grands plaisirs de Theodora, qui se présente elle-même comme dominatrice financière d’élite sur Twitter, où elle est suivie par près de 20.000 personnes. «Bien sûr, c’est quelque chose qui leur plaît de donner de l’argent aux pieds de leur déesse, comme ils nous appellent», lance-t-elle. Pour elle, la pratique ne se fait pas devant un distributeur mais dans un cadre plus intimiste. En faveur de cette offrande, elle échange quelques minutes avec le soumis, appelé dans le jargon money slave.

«On peut coupler aussi avec un autre fétichisme. Par exemple, beaucoup d’hommes ont le fantasme des talons hauts. Et donc on va dans une boutique Louboutin, par exemple, et ils me regardent de loin essayer des chaussures, et en choisir une avec leur argent. J’aime vraiment beaucoup les Louboutin…», glisse dans un sourire la femme de 29 ans. 

Entre 8.000 et 80.000 euros chaque mois

Si la domination financière se fait toujours entre personnes consentantes, elle varie selon la nature de la dominatrice, qu’elle soit professionnelle comme Theodora, ou lifestyle, comme Divine Vi. Cette dernière, 24 ans, «n’a pas besoin des chiens [les hommes soumis, ndlr] pour vivre», nous prévient-elle, puisqu’elle a un autre boulot. «J’utilise les mecs pour mon propre plaisir financier. Et eux aiment ça.» L’homme a le droit à une faveur, pour ce «plumage», comme certaines nomment cette pratique.

Dans le cadre d’un cashmeet, elle cite ce qu’elle a consenti à faire: «À un homme, j’ai pu lui donner le chewing-gum que j’étais en train de mâcher, ou encore le fouetter avec sa propre ceinture dans un coin. À un autre, je lui ai demandé de me suivre en rampant. Mais comme il y avait du monde autour de nous, il a refusé et m’a suppliée de lui demander autre chose. Je l’ai regardé, je me suis moquée de lui, et je suis partie». L’homme n’a pas ce qu’il veut, en échange de cet argent, mais ce qu’une dominatrice lui permet d’avoir. «Ce n’est pas une récompense, c’est une faveur, précise Divine Vi. Je ne lui garantis jamais de faire ce qu’il voudrait. Je m’inspire de ses directives, parce que le but c’est de le rendre accro à moi et qu’il revienne, mais je fais toujours à ma sauce.» Elle l’assure, une centaine de garçons passent et viennent dans sa vie pour vivre ces petites humiliations au quotidien et se faire détrousser.

En dehors du cashmeet, les pratiques du findom sont tellement multiples qu’elles ne peuvent pas être toutes listées. Sur Twitter, le RT game a la cote. Le principe: la dominatrice poste un tweet à propos d’un soumis. À chaque commentaire, like ou retweet, l’homme doit verser une certaine somme d’argent sur Le Pot Commun, le Paypal ou le compte bancaire de la dominatrice. Les montants peuvent donc atteindre des proportions vertigineuses. Le dernier organisé par Divine Vi a coûté à un homme, nommé Caroline par la dominatrice –la féminisation étant un fantasme régulier de ces soumis– près de 900 euros.

«J'ai une ligne téléphonique “ignore” à dix-neuf dollars la minute. Ils m’appellent, mais je ne leur parle pas»

Theodora, elle, a plusieurs façons d’opérer dans le monde virtuel également. «Un téléphone rose, qui avec moi n’a pas grand-chose de rose, rigole-t-elle. J’ai trois lignes téléphoniques où ils peuvent me joindre: une ligne appelée “arnaque” où le soumis paie cent dollars la minute, une pour pouvoir me parler –quand ils veulent me demander la permission pour jouir, par exemple– qui varie entre trente et soixante-dix dollars la minute. Et enfin, une ligne “ignore” à dix-neuf dollars la minute. Ils m’appellent, mais je ne leur parle pas. Ils aiment être ignorés. Enfin, c’est un jeu… Même être ignoré est un jeu, il y a un échange.»

Sur les réseaux sociaux, Divine Vi assure avoir réuni près de 50.000 euros sur son Pot Commun, quand Theodora annonce gagner entre 8.000 et 80.000 euros chaque mois. Dans ces sommes, il y a les offrandes, mais aussi des jeux: l’homme «va raquer» –selon un terme favori de Divine Vi– pour espérer avoir l’autorisation de jouir. Il dépense alors l’argent pour un plaisir sexuel, mais le paradoxe est que c’est la somme investie qui participe à provoquer d’une part l’excitation, et de l’autre part susciter l’attention de la maîtresse.

Mais le rapport à l’argent dans la domination féminine est protéiforme. Si être money slave est un fantasme précis, le simple fait de vouloir faire plaisir à une dominatrice passe aussi par des cadeaux et des services. 

Des dizaines de comptes Twitter créés chaque jour

Ibicella est une Lyonnaise de 25 ans. Elle ne se présente pas comme dominatrice financière car, elle l’assure, ce fétichisme ne l’excite pas. Elle est humiliatrice professionnelle. Cependant, il lui est arrivé d’avoir affaire à des hommes attirés par le fantasme de «se faire plumer». Mais, chez elle, c’est surtout l’offrande et la servitude qui sont mises en avant. Un déplacement professionnel à Paris? Un homme peut lui rembourser sa chambre d’hôtel. Même chose quand elle va au restaurant. En cas de déplacement, elle a déjà lancé des appels à la recherche de chauffeurs, ou a proposé dernièrement aux soumis volontaires d’envoyer les codes de leur carte bleue afin qu’elle l’insère sur son compte Uber.

Comme d’autres, elle a aussi une wishlist Amazon où ses soumis les plus dévoués peuvent lui offrir des cadeaux par dizaine. «Il y a une demande masculine, une demande du soumis, de vouloir contribuer à notre plaisir, souligne Ibicella. Il souhaite se faire remarquer. Mais ce n’est pas macho, ce n’est pas dans l’objectif de prendre soin de la femme: il sait que la dominatrice gagne le triple de son salaire et que ce n’est pas un besoin. Mais ça fait du bien à son ego. En nous offrant quelque chose, on va faire une petite vidéo ou un petit mot pour le remercier, ou il va pouvoir nous rencontrer. Et là, il va se dire: “j’ai existé”.»

Qui sont ces hommes prêts à dépenser des fortunes, pour un retour limité, en tout cas loin des attentes d’un homme qui aurait recours à la prostitution, par exemple? Bien sûr, la facilité et les clichés poussent à dire que ces sont des hommes fortunés, patrons dans la vie privée. Les clients de Theodora répondent plutôt à cette description. «C’est mon observation personnelle, mais le soumis est souvent quelqu’un qui a de très grosses responsabilités, beaucoup de pressions, domine généralement dans la vie. Et là, ils ont envie de lâcher prise, donner le contrôle à quelqu’un d’autre.»

«Tu peux dire à un soumis de verser une fois de l’argent, mais si en échange il ne se passe rien, il ne reviendra pas une deuxième fois»

Ibicella a un autre public: «Ils veulent avoir une bonne place dans la meute [de soumis, ndlr]. Mais selon mon expérience personnelle, plus ils ont de l’argent, plus ils sont radins. C’est pas les plus fortunés qui me font des cadeaux, ce sont même parfois des hommes d’un milieu modeste, des gens très généreux de nature, qui me donnent à moi autant qu’ils donnent à un SDF qu’ils croisent en bas de la rue».

Pour les besoins de cet article, des dizaines d’hommes attirés par la domination financière ont été contactés, parfois avec l’aide des dominatrices interrogées. En vain. «Ils sont très timides, très réservés», pose d’une voix douce, un peu protectrice, Theodora.

Les sommes engagées, les cadeaux envoyés, les services rendus peuvent attiser l’envie et la jalousie. Sur Twitter, chaque jour, des dizaines de comptes se créent avec les hashtags moneymiss ou findom. «Si vous allez sur Twitter, il y a beaucoup de jeunes femmes qui tentent “fuck you pay me”, pensant qu’il n’y a pas d’échange, résume Theodora. C’est un travail du sexe. Ces femmes, ou ces individus qui créent ces comptes, ils ne voient pas le travail derrière, ils ne voient pas l’échange qu’il y a avec le soumis.» Des divers témoignages, il ressort que nombre de personnes essaient de récupérer de l’argent à des hommes en envoyant le lien d’un PayPal ou d’un Pot Commun, ou en plaçant quelques insultes humiliantes.

«Parfois, une fille va toucher trente euros d’un mec, puis va le bloquer. Il n’aura rien», raconte Divine Vi, qui regrette l’image que cela renvoie de la pratique. «Dès que ça brasse de l’argent, ça attire forcément les regards, continue Ibicella. On croit à tort que c’est facile, alors que c’est faux. Je bloque des comptes de soi-disantes dominatrices, qui s’abonnent systématiquement à tous mes abonnés. Le racolage existe. Ces comptes-là vont mourir et meurent très vite. Les femmes qui fonctionnent comme ça ne perceront jamais. Tu peux dire à un soumis de verser une fois de l’argent, mais si en échange il ne se passe rien, il ne reviendra pas une deuxième fois.»

D'abord un apprentissage virtuel

«Aux mecs alors de faire aussi attention, recommande Divine Vi. Il y a des méthodes simples pour savoir si on parle à la même personne que sur les photos, par exemple: demander une vérification sur son profil, mais pas une vieille photo, plutôt une vidéo d’elle en train de parler, de raconter ce qu’elle est en train de faire.»

Et si le fantasme du «dépouillement» existe, l’envie d’être utilisé comme porte-monnaie sans strictement rien en retour reste rare. «Le seul vrai plumage, c’est le don anonyme», confie Ibicella. Ces dons existent, mais en plus de ne pas être les plus fréquents, les masques tombent vite. «Les dons ne restent pas anonymes bien longtemps, résume Theodora. Au bout d’un moment, on sait d’où c’est venu.»

L’argent devient alors vecteur d’une domination mentale. Mais contrairement à ceux qui souhaiteraient résumer la domination financière à de la prostitution, le retour du soumis n’est jamais un droit au coït. Ce n’est pas ce que recherche, généralement, un money slave. Et des dominatrices farouchement excitées par le findom sont rares. Ibicella, par exemple, ne fait pas de la domination financière une de ses spécialités, justement parce que celle-ci ne l’excite pas.

«Dominer, c’est pouvoir se projeter dans le fantasme de l’autre. Et quand c’est un business, c’est savoir répondre à l’autre»

Sur la toile, d’autres se présentent ouvertement comme lesbiennes, gynarchistes, et n’éprouvent aucune excitation sexuelle à dominer, surtout financièrement, un homme. «Moi ça m’amuse de faire trembler un mec, de me moquer, de le frapper. C’est pas de l’excitation que je ressens pour un soumis. C’est vraiment un brin de sadisme, ça me fait marrer, jure Divine Vi. D’ailleurs, les soumis savent qu’ils ne me toucheront jamais, que je ne me mettrai pas avec eux. Même moi, pendant une session webcam par exemple, je ne me touche pas devant eux, ça ne m’excite pas. Il n’y a plus rien d’ordre sexuel pour moi, c’est de la domination mentale», glisse finalement cette adepte du ballbusting [le fait de frapper un homme au niveau de ses bourses, physiquement, cette fois, ndlr]. Elle ajoute: «Un jour, un soumis m’a demandé de lui faire croire que j’allais finir par lui appartenir, par me mettre en couple. J’ai essayé, pour lui faire plaisir, mais je n’y arrivais pas. Je ne sais pas jouer un rôle».

Celui de la dominatrice financière lui convient donc mieux, et celui-ci peut être virtuel ou réel. Toutes les dominatrices sont unanimes: être dominée réellement passe d’abord par un apprentissage virtuel, qui suffit à certains. «Ceux que je rencontre en vrai, je les connais depuis de nombreuses années. Pour la plupart, je ne les ai même pas rencontrés sur internet, mais plutôt dans des soirées, reprend Theodora. Le mec sur internet, il n’a pas envie ou pas le courage de passer à l’acte.»

C’est aussi ça, la difficulté de vouloir faire rentrer la multitude de nos désirs dans de grandes cases: la domination financière regroupe des dizaines de motivations et tout autant de plaisirs différents. D’un côté, Divine Vi, qui ressent le besoin d’être en couple avec un homme qui lui tient tête dans la vie et qui, en privé, ne pratique pas –ou peu– la domination féminine. De l’autre, Ibicella, en couple depuis sept ans et demi avec un homme soumis à elle, mais avec qui la dimension pécuniaire ne prend aucune place. «Me faire servir par un mec gratuitement, ça a pu déjà arriver, avoue Divine Vi. Parce que le mec me plaisait, et que ça devenait une soumission mentale pour lui. Mais je n’ai aucun intérêt à faire ça, à partir du moment où certains sont prêts à payer.» 

Quelle que soit la méthode, la finalité, en dehors du jeu et des rôles de chacun, doit être de prendre du plaisir. Theodora l'atteste: «Dominer, c’est pouvoir se projeter dans le fantasme de l’autre. Et quand c’est un business, c’est savoir répondre à l’autre. Il faut trouver les terrains d’entente». Avec ou sans billet de cent.


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