La compensation carbone est-elle un colonialisme vert ?

Sociétés

Indispensable au financement du développement durable, ce mécanisme est aussi très critiqué.

Face aux enjeux (et aux inquiétudes) liés au changement climatique, la compensation carbone semble être le levier idéal, la baguette magique, qui annule, par un jeu de vases communicants, les émissions de gaz à effet de serre.

Sur le papier, le principe est simple. Il s'agit d'investir dans des projets qui permettent de réduire les émissions de ces gaz –via le développement d'énergies renouvelables, par exemple– ou qui permettent de capter le carbone déjà émis, –grâce à des projets de reforestation, entre autres. Chaque tonne de carbone évitée ou séquestrée devient un crédit carbone.

L'énergie solaire, éolienne et la biomasse sont trois types d'énergies renouvelables. | Jürgen via Wikimedia

Les marchés carbone (notez le pluriel) sont nés à la suite du protocole de Kyoto en 1997, un ensemble de mesures qui acte la prise de conscience internationale de l'urgence climatique et la nécessité des États à réduire leurs émissions. Trois mécanismes dits de flexibilité sont mis en place. Le premier baptisé échange d'émission instaure peu ou prou le principe de droits à polluer. Les deux autres mécanismes –mise en œuvre conjointe (MOC) et mécanisme de développement propre (MDP)– font naître le principe de compensation carbone via le marché dit de conformité.

Marché volontaire non réglementé

En parallèle de ce marché de conformité, un marché dit volontaire voit le jour. Il est destiné aux entreprises comme aux individus, non contraints par les engagements de Kyoto. À titre d'exemple, Air France a annoncé vouloir compenser la totalité de ses vols internes à partir de janvier 2020.

À la différence du marché de conformité, le volontaire n'est pas réglementé. Pour y voir plus clair dans la pléthore de projets aux qualités variées des organismes de certification tels que Gold Standard ou Volontary Carbon Standard qui ont vu le jour et qui permettent, via l'édification de critères assez stricts –méthodologie de calcul, suivi de projet, exigences humanitaires et sociales, etc.–, de garantir une certaine fiabilité des crédits échangés.

Évolution du marché mondial de la compensation carbone volontaire (millions de tonnes éq. CO2). | Voluntary Carbon Market Insights: 2018 Outlook and First-Quarter Trends via Wikipédia

Carotte durable et bâton financier

Pour les entreprises et les individus qui compensent, ces mécanismes n'ont toutefois de sens, climatiquement parlant, que s'ils s'inscrivent dans une stratégie de réduction des émissions.

Sinon, compenser tout en gardant un rythme de vie ou un mode de production gourmand en CO2 ne permet pas de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, l'enjeu crucial des prochaines décennies, d'après les experts du Giec. Les développeurs de projets doivent, quant à eux, démontrer qu'ils sont «additionnels»: c'est-à-dire qu'ils ne peuvent voir le jour qu'avec l'apport de cette finance carbone.

«Compenser ses émissions pour moins de 18 dollars n'incite pas à les réduire, ni à changer son mode de vie.»
Augustin Fragnière, docteur en science de l'environnement

Sur le papier, encore une fois, tout est parfait: le système de compensation est un savant mélange de carotte (durable) et de bâton (financier). Augustin Fragnière, docteur en science de l'environnement et auteur de La compensation carbone illusion ou solution?, nuance ce tableau.

Premier «voyant rouge» d'après le chercheur: le prix moyen de la tonne de carbone échangée en 2016: 3 dollars. «Un Français, qui émet en moyenne 5,5 tonnes par an de CO2, peut compenser ses émissions pour moins de 18 dollars. Cela n'incite pas à changer son mode de vie ni à réduire ses émissions.» Le prix de la tonne a effectivement varié de 50 cents à 50 dollars en 2016 sur le marché volontaire, d'après le rapport annuel de l'Ecosystem Market place.

Certes, cette moyenne basse s'explique par la mise en œuvre moins coûteuse de projets dans des pays en voie de développement, où la main d'œuvre est moins chère et les évolutions technologiques à bas coût plus accessibles. «Mais cela peut aussi révéler une mauvaise qualité du crédit en lui-même, une mauvaise estimation des réductions engendrées par tel ou tel projet», estime Augustin Fragnière.

Limite des projets de foresterie

On distingue par ailleurs deux grands types de projets développés via les mécanismes de compensation: ceux dits de réduction, qui permettent de diminuer les émissions de CO2 en investissant dans des projets d'énergies renouvelables. Et ceux dits de séquestration carbone, lesquels, via des projets de foresterie (plantation d'arbres ou conservation) permettent de projeter une captation du carbone et de générer des crédits.

Représentation schématique de certains moyens de stocker le dioxyde de carbone. | Carbon sequestration, LeJean Hardin, Jamie Payne, Jarl Arntzen, F. Lamiot via Wikimedia

Ces projets de séquestration sont assez critiqués, d'après Augustin Fragnière, notamment en raison de leur méthodologie de calcul: la permanence de ladite séquestration est loin d'être évidente. «Si la forêt brûle, si elle est finalement exploitée ou si elle arrive en fin de vie, tout le carbone séquestré repart dans l'atmosphère. Cette permanence de la séquestration est donc très difficile à assurer», analyse le chercheur.


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