«Il a sérieusement déconné, tout ça pour un appart pourri»

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L'appartement de Suzanne Bailly n'était pas le premier que l'accusé Olivier Cappelaere avait acheté en viager. D'ailleurs, la famille d'une ancienne crédirentière a contacté la police.

Le 4 mars 2019, la cour d’assises des Alpes-Maritimes a entamé le procès d'une bien curieuse affaire. Il y est question d'une vieille dame, de son homme à tout faire et d'un verre d'eau.

Pour relire les deux premiers épisodes de cette série, c'est ici et .

Le mercredi 6 mars 2019, Olivier Cappelaere prend la parole du box des accusés: «Investir en viager n’est pas un crime. Certes, j’avais un mobile, mais ça ne fait pas de moi un mauvais homme.» Nous sommes au troisième jour de son procès devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes.

Il n’y a d’homme plus banal qu’Olivier Cappelaere: une allure banale, un physique banal et une existence presque banale, à quelques variations près. Il est si banal que les experts psychiatres, à l’instar des médecins urgentistes recevant Suzanne Bailly et Gabriel Marino le 7 avril 2015, ne semblent pas comprendre quels tourments l’habitent.

«Je ne suis plus jamais sorti du rang»

Un enquêteur de personnalité, 75 ans au compteur et un bomber noir sur le dos, détaille à la barre: «Olivier a vécu avec ses parents jusqu’à son service militaire, dont il a été exempté pour poursuivre son activité professionnelle.»

Il a été commis de cuisine au Blue Bar du Palais des Festivals à Cannes, mais celui-ci a été détruit en 1988, alors il est devenu vendeur à Saint-Tropez, mais sa société a capoté, alors son père l’a fait entrer dans sa société. D'abord agent technico-commercial, il est ensuite devenu chef d’atelier, puis directeur adjoint et enfin directeur tout court, à la retraite de son père. À la section «intérêts», le rapport de personnalité note: «espaces verts, nature, ski.» Voilà pour le portrait d’un accusé risquant la réclusion criminelle à perpétuité.

L’expert psychiatre parle d’«une dangerosité criminelle très réduite». L’avocat d’Olivier Cappelaere, Me Ginez, s’empresse d’affirmer: «Il est donc aussi dangereux qu’un innocent le serait!» Et l’expert de sourire: «Ma mission était juste de dire s’il avait une maladie mentale.»

Il n’en a pas.

Il y a bien une «connerie» remontant à plus de vingt ans, une condamnation avec sursis pour détournement de fonds et usurpation d’identité –«Depuis cette période, je ne suis plus jamais sorti du rang», promet-il à l’expert psychologue– et un peu de Prozac après le redressement judiciaire de sa société, Riviera Saveurs.

«Nous avions chacun un emploi; nous avions chacun des liens sociaux. Une vie normale.»

Cécile*, femme d'Olivier Cappelaere

Quand il en est devenu directeur, l’entreprise de son père a coulé. «Olivier ne pensait qu’au profit», se souvient un ancien employé à l’expert. «Il était peu compétent, sans le charisme paternel», indique un autre.

Il a une femme, Cécile*, qui apparaît extrêmement tendue à la barre: «Il est difficile de vous expliquer nos vingt ans de vie commune. Nous avions chacun un emploi; nous avions chacun des liens sociaux. Nous sommes proches de nos familles respectives. Une vie normale.»

Poussée par le président Didier Guissart, Cécile reconnaît qu’elle a entamé une procédure de divorce: «Depuis quatre ans, je vis un cauchemar. Aujourd’hui est une journée de plus. Les dommages collatéraux sont énormes.» Elle ajoute: «La situation est devenue insupportable pour moi.» Ils n’ont pas eu d’enfant.

Une phrase ressort des dizaines de pages des expertises: «Deux problèmes symptomatiques chez le sujet: le fait de n’avoir pu accéder à la paternité et son rapport à l’argent, qui se manifeste à travers de multiples investissements. Ne supporte pas l’idée d’en manquer.»

«Savez-vous ce qu’est l’atropine?»

Olivier Cappelaere a acquis plusieurs biens en viager –cinq en tout. Cécile dit: «Mon mari a toujours aimé l’immobilier, il ne s’en est jamais caché.» Il ne peut emprunter à la banque en raison d’une faiblesse cardiaque, le viager lui permet de faire fructifier son patrimoine sans passer par un crédit immobilier.

Depuis le box des accusés, Olivier Cappelaere développe: «Il y a toujours un côté humain dans un viager, il y a toujours cet affect. Je sais que madame Bailly n’avait pas de famille, qu’elle vit la moitié de l’année à Belfort, qu’elle vient à Cannes à bord de sa voiture. Je lui ai dit: “Si un jour vous avez besoin que je vienne vous chercher à l’aéroport de Nice…”»

 

Lors de leur perquisition au domicile des Cappelaere, les enquêteurs ont retrouvé sous l’évier de la cuisine des boîtes de collyre d’atropine, prescrit pour leur bouledogue français, Calvin, qui souffrait d’un ulcère à l’œil. De l’atropine concentrée à usage vétérinaire, identique à celle retrouvée dans le sang de Suzanne et Gaby, et dans la bouteille d’eau Vittel.

La tablette, l’iPad, le téléphone et l’ordinateur de bureau ont également été saisis. Après analyse des appareils, l’expert en informatique écrit: «Sur la tablette, on note des recherches de recettes de cuisine et de sites pornographiques.» Et surtout, l’installation de nombreuses applications immobilières: paruvendu, viager-europe, leviager, atlanticviager. Sur le PC, il remarque un large panel de sites pharmaceutiques consultés en mode privé: pharmaexpress, pharmacie247, pharmaclic, newpharma, etc. Dessus, une recherche: le mot «atripine» (sic).

«C’est sûrement pour satisfaire ma curiosité. Je lis tout le temps sur un tas de choses», argue Olivier Cappelaere au président. En garde à vue, à la question: «Savez-vous ce qu’est l’atropine?», Olivier Cappelaere a déclaré: «Je crois que c’est un stimulant cardiaque.» Cécile, elle, a répondu être «très surprise d’apprendre que mon mari connaisse cette molécule et ses effets».

«Quand mes chèques tardaient à être encaissés, je consultais [un site d'avis de décès] pour voir s’il n’y avait pas une annonce.»

Olivier Cappelaere

Les personnes qui ont fait leur service militaire savent que l’atropine peut être utilisée en injection comme antidote au gaz sarin, mais l’accusé n’a pas fait son service militaire. «Je regarde des séries policières», énonce-t-il.

L’expert informatique note enfin plusieurs consultations d’un site d’avis de décès, avec une recherche au nom de Suzanne Bailly. «Quand mes chèques tardaient à être encaissés, je consultais pour voir s’il n’y avait pas une annonce», expose Olivier Cappelaere. «C’est vous qui tardiez à payer», rappelle le président.

«J’aurais pas pu trouver plus mauvais payeur»

En 2014, Olivier Cappelaere était sous l’eau. Son entreprise avait coulé, et lui avec. Il ne touchait plus rien et avait du mal à payer Suzanne, «la plus rigolote» de ses crédirentières.

Il concède avoir pénétré dans son appartement à son insu le matin du 7 avril et avoir appelé Anne-Marie, la voisine de palier, sur son fixe pour qu’elle parte. Il avait un jeu de clés et voulait prendre le T2 en photo, pour le remettre éventuellement en vente.

Olivier Cappelaere pensait que Suzanne Bailly en serait contrariée, alors il a préféré faire ça le jour où elle va chez coiffeur –ni vu, ni connu. Sur les bancs des parties civiles, Suzanne ironise: «Il est plein de bonnes intentions, ce monsieur!»

Mais Olivier Cappelaere n’a pas eu le temps de prendre les photos à cause d’Anne-Marie. Il s’est senti bête et honteux dans le noir de la salle de bain, et il a déguerpi vite fait.

«On en plaisantait, toutes les deux. Suzanne disait: “Il est passé pour voir si j’étais morte.”»

Anne-Marie, voisine de Suzanne Bailly

À la barre, Suzanne lâche, au sujet d’une potentielle remise en vente du viager: «Ah! Bah il aurait bien fait, ça!» Et à propos du changement de propriétaire que cela aurait impliqué: «Ça ne m’aurait pas gêné du tout, j’aurais pas pu trouver plus mauvais payeur…»

Pendant des années, Suzanne Bailly n’a pas trop de nouvelles d’Olivier Cappelaere. Mais à l’hiver 2015, elle remarque que ses visites deviennent plus fréquentes. Anne-Marie raconte: «On en plaisantait, toutes les deux. Suzanne disait: “Il est passé pour voir si j’étais morte.”» Dans la salle d’audience, tout le monde rit –et Anne-Marie rit en chœur. Elle ajoute: «On exagérait peut-être un peu.»

Olivier Cappelaere est venu voir Suzanne le 10 février 2015: un mardi, jour de coiffeur, la veille du premier malaise, et le 21 mars 2015, un samedi, jour de marché et du deuxième malaise, pour parler de l’assemblée générale des copropriétaires ou pour installer un détecteur de fumée. Gaby lance: «Il l’a posé comme un clown, avec du double face.»

«Il faut regarder la vérité en face»

Fin 2017, une dame ouvre le journal Nice-Matin. À la page «faits divers», il est fait mention d’Olivier C., un homme accusé d’avoir empoisonné –par trois fois– une vieille dame en viager. Le nom l’interpelle.

Sa tante, Jacqueline Imbert, avait vendu son bien en viager à un certain Olivier Cappelaere. Elle était décédée brusquement le 4 novembre 2014. Olivier Cappelaere était aussi l’héritier testamentaire de celle qu’il appelle aujourd’hui sa «marraine de cœur» –un pactole de près de 500.000 euros.

La nièce a poussé la porte du commissariat pour parler de ses doutes, le corps de Jacqueline Imbert fut exhumé. L’expert en toxicologie, le docteur Gaillard, rapporte: «Je ne sais plus quelle partie du corps j’avais, sûrement le foie ou le cœur, mais le décès était clair: c’était une intoxication à l’atropine.»

Soudain, le président de la cour d’assises de Nice sort quelques pages du dossier: les retranscriptions d’écoutes téléphoniques de la famille d’Olivier Cappelaere.

Le 6 février 2018, sa mère: «Olivier, même si je l’aime, il a déconné. Il a sérieusement déconné, tout ça pour un appart pourri, une bicoque pourrie. C’est la faute de Nicolas, il l’a toujours rabaissé!»

«Je venais d’être mis en examen pour suspicion d’empoisonnement de ma marraine de cœur. Après m’être expliqué sur ce point, ma famille me soutient plus que jamais», rétorque Olivier Cappelaere.

«La seule explication plausible, c’est que la première dame voulait en finir et que cela lui a donné des idées.»

Nicolas, frère d'Olivier Cappelaere, au téléphone avec leur sœur Véronique

Le président poursuit: «Votre frère, Nicolas: “Enfin, Véronique, il y a un faisceau d’éléments qui ne sont pas en sa faveur. Il n’a pas de malchance. Il est là pour des raisons bien précises, il n’est pas là parce qu’une sorcière est passée. Il faut regarder la vérité en face.”»

Depuis le box, Olivier Cappelaere se fait un peu nerveux: «C’est vrai que mon frère est très cartésien dans ses propos.»

Le président relève à peine la tête, et continue de lire: «Nicolas: “La seule explication plausible qui tiendra la route, mais qui le condamnera tout autant, c’est que la première dame voulait en finir et que cela lui a donné des idées.” Votre soeur, Véronique: “Oui, voilà, c’est ça qui s’est passé.” Nicolas: “Oui, mais la vérité est toujours compliquée.”»

Olivier Cappelaere se tapote le front pour essuyer les gouttes de sueur. «Ils ont cherché la meilleure position, la meilleure stratégie…»

Son avocat, Me Ginez, prend la parole: «Le frère de monsieur Cappelaere n’est pas venu lui rendre visite au parloir, je tiens à le préciser.» «Ah?, demande le président, faussement surpris. Parce que justement, j’allais lire la prochaine conversation.»

Me Ginez se tourne vers son client: «Il est venu?» Olivier Cappelaere répond: «Je ne me souviens plus… Peut-être une fois.»

Et le président de poursuivrela lecture: «Nicolas: “J’ai pu sereinement le voir. Deux heures de parloir, c’est agréable, on a beaucoup parlé. On a pu aborder tous les points de l’histoire. Il me l’a dit. Il l’a dit à Ginez. Il va demander rendez-vous chez la juge d’instruction pour dire le cheminement qui l’a fait basculer dans la folie. Que [Jacqueline Imbert], c’est un suicide. L'atropine, ça vient de chez elle. C’est pour ça qu’ils n’ont rien trouvé dans les pharmacies aux alentours: c’était chez elle. Il était pas du tout dans le déni, j’ai vu que ça lui faisait un truc, que ça le libérait, même si on voyait que ça lui coûtait d’admettre qu’il a commis un acte impardonnable.”»

Au terme des trois jours d’audience, le jury a reconnu Olivier Cappelaere coupable d’avoir empoisonné Suzanne Bailly le 11 février et le 21 mars 2015, et de l’avoir à nouveau empoisonnée le 7 avril 2015, elle et son ami Gabriel Marino.

L'homme a été condamné à une peine de vingt ans de réclusion criminelle. Il est toujours mis en examen pour l’empoisonnement de Jacqueline Imbert.

* Le prénom a été changé.


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