Héritage épigénétique: la mémoire dans la peau

Sociétés

Nos souvenirs sont créés de toutes pièces. Nous les élaborons à partir d’histoires que nous avons choisi de croire. Des histoires qui racontent notre parcours, notre personnalité, et qui forment un récit intérieur composé de scènes, de résumés et d’anecdotes colorées par des touches de vérité et de suppositions. Nous avons tendance à considérer notre existence au prisme de ces souvenirs essentiellement artificiels. Ils nous permettent de comprendre les sources de notre endurance et de notre faiblesse.

Mais un autre concept s’avère souvent séduisant, selon lequel il serait possible de recevoir des souvenirs en héritage via la biologie. L’expérience de l’endurance ou du traumatisme d’un ou d'une ancêtre pourrait ainsi nous revenir, nous transmettre des traces d’un lointain passé qui ne nous appartiendrait pas mais qui serait néanmoins ancré en nous avant même l’instant de notre naissance. Des informations qui prépareraient sa descendance à la peur, à vivre les mêmes périls ou à y survivre. Qui nous fourniraient des explications.

 

Je me souviens d’histoires que l’on m’a racontées au sujet de ma grand-mère: comment elle a emporté ses deux enfants, un sous chaque bras, lorsqu’elle a fui les bombes qui pleuvaient sur sa ville japonaise en 1945 –mon grand-père était soldat et combattait ailleurs. Les horreurs qu’elle a endurées, le courage dont elle a fait preuve face à l’adversité tout en protégeant mon oncle et ma tante, ont-ils été transmis à mon père à la naissance? M’ont-ils ensuite été communiqués? Sont-ils «gravés» dans mon être à un niveau presque moléculaire, comme semble le sous-entendre Carmen Maria Machado dans sa nouvelle tourmentée, A Brief and Fearful Star? Je dois peut-être mon courage (ou mon anxiété) au parcours de ma grand-mère. L’idée semble plausible et ne manque pas de poésie.

C’est ce mode de pensée psychanalytique qui rend si séduisant le concept d’héritage épigénétique, ce domaine scientifique balbutiant, inégal et controversé. Les spécialistes du sujet cherchent à répondre à une question précise: lorsqu’une expérience modifie l’expression des gènes d’une personne, cette dernière peut-elle transmettre ces modifications à sa descendance? Quel impact pourraient avoir ces modifications sur la santé et le comportement de ses descendants? De telles interrogations stimulent l’imagination, évoquent l’idée d’une mémoire des expériences stockée et transmise à travers les générations.

L’exposition au monde extérieur peut modifier l’épigénome

Les premiers travaux de recherche dans ce domaine ont rempli l’esprit des lecteurs de questions et de possibilités –on peut notamment citer des études mettant en lumière l’existence possible d’une empreinte épigénétique traumatique chez les descendants de victimes de la Shoah ou de victimes de famines. Pouvait-on également hériter de «souvenirs» épigénétiques de l’esclavage, du génocide, de la pauvreté ou de la maltraitance? Nous savons que les caractéristiques humaines peuvent naître de notre éducation, de notre chance ou encore de mutations aléatoires. Mais quel type de caractéristiques pourraient nous êtres transmises par le parcours d’ancêtres dont nous ignorons souvent tout? Selon cette science de l’héritage épigénétique, la vie que nous menons aujourd’hui –influencée par des facteurs environnementaux tels que le stress ou les régimes alimentaires– aura un impact sur les instructions biologiques de nos enfants et de nos petits-enfants. Et nos ancêtres nous auraient influencés de la même manière, il y a bien longtemps.


On retrouve ces concepts dans les thèmes déployés par la nouvelle de Carmen Maria Machado, mais le récit dépasse l’étendue des connaissances scientifiques actuelles. Les souvenirs d’une mère se répercutent dans le corps de sa fille, qui en ressent les effets sans en comprendre la nature. Cette dernière est la protagoniste de l’histoire et s’adresse directement au lecteur. «Je sais que nous avons l’impression d’être les premiers à fouler cette terre», dit-elle, illustrant les théories en question, «mais nous avons été devancés, tant par des monstres que par des hommes.» L’enfant parle d’expériences endurées avant sa naissance, «comme si leur existence même était gravée dans mes cellules». Sa prose est puissante, émouvante. Reste que dans notre réalité, la science ne permet pas d’affirmer que les gènes d’un enfant peuvent conserver les vestiges des expériences vécues par ses ancêtres ou que la mémoire cellulaire humaine peut être transmise aux générations futures.


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