« Gilets jaunes » : « La France a un système institutionnel qui favorise la fronde contre son chef »

Economie

Le mouvement des « gilets jaunes » prouve que le centralisme politique et budgétaire français, à l’origine du sentiment d’abandon et de révolte des citoyens, doit être réformé, estime l’économiste André Sapir, dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Pour bon nombre d’économistes non français qui observent le mouvement des « gilets jaunes », la France est un pays de frondeurs, un pays ingérable. Mais la particularité de la France tient plutôt à son système institutionnel qui se démarque de celui de ses partenaires européens à plusieurs titres. Trois me semblent particulièrement pertinents dans le contexte actuel.

Le premier concerne son régime politique. La France, sous la Ve République, est unique dans la personnalisation du pouvoir. Elle n’est pas une démocratie parlementaire comme le sont la plupart des autres pays européens. Bien sûr la France a une Chambre desdéputés et un Sénat comme les autres pays. Mais le rôle des partis y est très différent. En France, le parti majoritaire est le parti du président. Hier, le RPR était le parti de Jacques Chirac tout comme le PS était le parti de François Mitterrand. Aujourd’hui, La République en marche est le parti d’Emmanuel Macron, totalement axé sur sa personne. Ailleurs, l’histoire des grands partis se distingue nettement de la personne de leur leader. La CDU n’est pas plus le parti d’Angela Merkel que le Parti conservateur n’est celui de Theresa May.

Le deuxième particularisme institutionnel français concerne le rôle des corps intermédiaires, et en particulier celui des syndicats. Parmi les grands pays européens, la France est celui où le taux de syndicalisation est le plus faible. En 2015, il était de 36 % en Italie, 25 % au Royaume-Uni, 18 % en Allemagne, 14 % en Espagne, 12 % en Pologne... et à peine 8 % en France. Et la pratique actuelle ne fait que renforcer la faiblesse des syndicats dans la résolution des conflits sociaux.

Le pouvoir le plus personnalisé

Le troisième concerne l’organisation du territoire. La France (métropolitaine) est le plus grand pays de l’Union européenne avec une taille de 550 000 km2, contre 499 000 pour l’Espagne, 349 000 pour l’Allemagne, 304 000 pour la Pologne, 294 000 pour l’Italie et 242 000 pour le Royaume-Uni. Parmi les six grands de l’Union européenne (UE), c’est aussi celui qui, derrière l’Espagne, a la plus faible densité de population, avec 119 habitants au km2, contre 236 en Allemagne, et 275 au Royaume-Uni. Une telle situation rend particulièrement difficile mais essentielle l’organisation du territoire afin d’assurer suffisamment de cohésion. La décentralisation devrait être le maître mot. Or la France est le moins décentralisé des grands pays européens. Selon l’OCDE, seules 20 % des dépenses publiques en France sont le fait d’entités sous-nationales, contre 50 % en Espagne, 47 % en Allemagne, 32 % en Pologne, 30 % en Italie et 26 % au Royaume-Uni.


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