Face à l'arrêt d'une grossesse, les hommes ont du mal à exprimer leur tristesse

Sociétés

Pas facile pour ceux qui s'apprêtaient à devenir pères de voir ce projet s'interrompre. Surtout que les stéréotypes de genre peuvent amplifier l'affliction, voire les frictions conjugales.

«C'était beaucoup plus marqué chez elle», «elle a réagi de manière plus intense», «elle était très triste, bien plus que moi»… Ces phrases, ce sont des hommes qui les ont prononcées après la fausse couche de leur conjointe.

Si le vécu d'une interruption médicale de grossesse (IMG) est différent (elle fait suite à un choix et acquiert ainsi, même si c'est dans un cadre contraint, une dimension volontaire), on retrouve là aussi cette appréhension d'une hiérarchisation des souffrances. «Je pense qu'elle, elle est plus en mal-être que moi», confiait ainsi un homme six semaines après une IMG. L'idée que, dans un couple hétérosexuel, l'épreuve est plus vive pour la femme que pour son partenaire lorsqu'une grossesse souhaitée s'arrête est répandue.

De manière stéréotypée, «les gens vont concentrer leur attention sur la femme et ce qu'elle a vécu», signale dans le podcast L'écho des gynécos la chercheuse en psychopathologie Stacey Callahan. Les hommes vont être mis de côté, comme s'ils n'étaient que des acteurs secondaires de ce drame familial. Or, leur chagrin, lorsqu'ils sont confrontés à de tels événements, n'est pas négligeable. «C'est difficile à vivre pour tout le monde, énonce Christophe, 31 ans, qui travaille dans un syndic de copropriété et dont la femme a fait une fausse couche. Quoi qu'il arrive, chacun a sa douleur.»

Non seulement ces pères interrompus peuvent ressentir une tristesse tout à fait comparable en intensité à celle de leur conjointe mais les clichés de genre, qui font de la femme la seule concernée par la grossesse et affectée par son arrêt, peuvent amplifier cette détresse.

La prise de distance avec l'événement se retrouve pourtant dans les termes employés. Par exemple, notait la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir dans sa thèse, «les pères utilisaient beaucoup le pronom “on” à la place du “je” […], notamment quand ils faisaient référence à la décision et à leurs émotions». Comme un détachement terminologique.

Jonathan*, 31 ans, travaille dans le secteur médical. Ce père de deux enfants, qui a fait face à une fausse couche de sa femme entre les grossesses menées à terme, s'amuse à formuler avec autodérision «nous sommes enceintes» et «on a accouché». Mais il ne se serait jamais permis de dire «on a fait une fausse couche»: ça aurait été «déplacé». «Même au niveau du vocabulaire, c'est difficile de se l'approprier, c'est comme si c'était extérieur», complète Natalène Séjourné, spécialiste de psychopathologie périnatale.

Retrait physiologique

Bien sûr, il ne s'agit pas de nier la spécificité du vécu des femmes. «On a beau voir le ventre grossir et le sentir bouger, la grossesse, c'est inimaginable pour un homme», expose Christophe. Ces différences physiologiques sont d'ailleurs mises en avant pour justifier l'échelle graduée de douleur entre les deux membres du couple. «Entre le moment où on l'apprend et le curetage, se dire que tu as un petit être mort à l'intérieur, ça ne doit pas être simple», poursuit le jeune père.

«Vous ne vivez pas le même traumatisme que votre partenaire, parce que c'est elle qui portait l'enfant», explicitait à la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir un homme au moment de l'IMG de sa conjointe. En 2018, Hadrien*, cadre de 34 ans, et sa compagne Chloé, chercheuse de 31 ans, ont dû prendre la décision d'interrompre la grossesse en raison d'anomalies conséquentes. «On n'a pas vécu ça avec la même intensité. Chloé, elle le portait aussi…», glisse-t-il, avant d'ajouter que les hormones de grossesse et leur chute ont aussi pu jouer un rôle.

Les (futurs) pères ont beau être investis dans la grossesse, l'enfant à naître reste de l'ordre de l'abstraction. «Le rôle de papa est un rôle, je pense, avec neuf mois de retard», pose Hadrien. Même sentiment du côté de Jonathan: «C'est propre à la femme du point de vue physiologique. Le bébé le devient à la naissance pour le père. Avant ça, c'est un projet pour le père, mais une expérience pour la mère.» Pour lui, c'est notamment ce qui explique le positionnement en retrait du compagnon dans l'interruption de grossesse. «Le fait de voir partir quelque chose de son corps, c'est marquant. Moi, je ne l'ai pas vu ni ressenti, c'était très abstrait.» Résultat: il a dit à sa femme Laureen que c'était à elle de choisir à qui parler de cette fausse couche; il aurait eu sinon l'impression de lui confisquer la parole: «Je n'avais pas envie de donner des détails sans son consentement. Je lui ai dit “c'est ton traumatisme principalement donc c'est à toi de le dire à qui tu veux”. C'était plus le côté intime que le côté tristesse. C'est son corps.»


Lire la suite : Face à l'arrêt d'une grossesse, les hommes ont du mal à exprimer leur tristesse


Articles en Relation

Le maquillage pour homme finira-t-il par prendre en Occident ? La grande rupture daterait de la Révolution française. À l’heure où l’on parle beaucoup d’égalité entre hommes et femmes subsiste encore un secteur...
Que nous racontent les larmes des hommes ? «Boys Don’t Cry». Vous connaissez la chanson. Mais savez-vous comment la virilité en est arrivée là? Du temps d’Homère, les guerriers les plus vail...
Les autorités doivent recommander l'ombrelle pour se protéger du soleil Foin des crèmes solaires, casquettes et autres protections limitées: pour se protéger des UV, cet objet oublié est la panacée. C'est vraiment curie...
Pourquoi on voit si peu de couples où l'homme est plus petit que la femme La taille, ça compte. Et ce n'est pas qu'une question de goût ou de séduction. «Pour moi, la taille est un critère d'attirance très important, tout...
Des hommes politiques américains refusent d'être interviewés par une femme Robert Foster et Bill Waller, candidats au poste de gouverneur du Mississippi, ne veulent pas se retrouver seuls avec une journaliste, notamment sou...
Pourquoi les femmes vivent plus longtemps que les hommes La biologie et la psychologie pourraient l’expliquer. Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, les chiffres sont là pour le prouver. Un Amé...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA