«Endgame»: laissons mourir les Avengers

Sociétés

Le dernier opus des studios Marvel est symptomatique d'une société qui veut effacer la mort et d'une industrie qui cherche à tuer la fin pour exploiter au maximum un fructueux filon.

«Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», écrivait Lamartine en 1820 dans ses Méditations poétiques (et moi dans mon agenda Chipie en 1998). Depuis Avangers: Infinity War, sorti en 2018, l'univers est littéralement dépeuplé: Thanos a claqué des doigts, tel un génie sociopathe, pour exaucer son souhait d'anéantir la moitié des êtres vivants.

Dans Endgame, le dernier blockbuster signé Marvel qui pulvérise les records, les Avengers ayant tenté, en vain, d'empêcher le génocide galactique vivent depuis cinq ans avec le double poids de la culpabilité et du deuil.

Certain·es ont repris du service (comme la résiliente Veuve noire), d'autres ont raccroché les gants pour aller vivre à la campagne en famille (Iron Man) ou sont devenus des ronin, comme Hawkeye, dont la famille a été désintégrée par Thanos. Captain America fréquente un groupe de parole et Bruce Banner a fusionné avec Hulk.

Thor, lui, souffre d'un syndrome de stress post-traumatique. Le roi de l'Ásgard, devenu alcoolique et dépressif, a le sentiment d'être seul responsable du massacre: s'il avait «visé la tête», comme a raillé le Titan avant d'activer son gant d'infinité, rien de tout cela ne serait arrivé.

On parlera à peine du chagrin, de la rupture affective ou de ce que fait l'absence. Les héros ont sans doute pleuré, ils n'ont sans doute pas enfilé leur costume le lendemain, comme si de rien n'était, ils n'ont sans doute pas vu leurs ami·es et collègues pendant quelques temps. Mais de ces cinq années, on ne verra rien.

Des rites à accomplir

«Il y a une demande sociétale de limiter les manifestations du chagrin liées à la perte d'un être cher, analyse Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie à l'université de Strasbourg et psychologue spécialiste de la mort et du deuil. Le deuil passe par un état dépressif qui est aujourd'hui questionné par la psychiatrie. On peut donc s'interroger sur le besoin de notre humanité de court-circuiter ou de diminuer ce temps du deuil, qui est pourtant normal d'un point de vue affectif.»

Ant-Man, coincé dans une autre dimension où cinq heures, et non cinq ans, se sont écoulées, incarnerait cette tendance. Découvrant avec horreur l'effacement de Thanos et la disparition de sa femme, Ant-Man déboule au bout de trente minutes de film pour convaincre les Avengers de voyager dans le temps et ressusciter les morts.

Deux «pôles» de l'expérience du deuil se confrontent alors, tels que décrits par le philosophe Vincent Delecroix dans Le Deuil. Entre le chagrin et le néant: «Le pôle du fracas de la perte», représenté par Ant-Man, «où le sujet est simultanément démoli et hyperconcentré dans son isolement, totalement sujet de l'expérience, purement subjectif […]» et le pôle «de la continuité, du temps, la durée qu'il faut endurer», représenté par les autres Avengers

C'est évidemment celui qui n'a pas enduré ce temps, celui qui découvre à peine cet «impossible réel» dont l'idée remporte l'adhésion, malgré les réticences de Tony Stark et le désintérêt certain de Thor. Il faudrait donc agir plutôt que subir.

«Aujourd'hui, on ne supporte plus de ne pas être productif ou sociable. Les gens ne veulent plus attendre. Jusqu'à il y a cinquante ans, en Occident, le temps du deuil pouvait prendre jusqu'à une année. Aujourd'hui, c'est un temps qu'on ne peut plus tolérer», déplore Marie-Frédérique Bacqué.

Elle note également «une particularité dans ce film, c'est que la mort se produit par disparition. Or, pour se rendre compte et accepter la mort d'une personne chère, il est préférable de la revoir une dernière fois, même morte, et d'accomplir des rituels funéraires. Procéder ensemble, devant des témoins, à l'accompagnement de la personne vers une issue, sa dernière demeure physique, que ce soit une tombe, une urne funéraire, des cendres dispersées sur un terrain symbolique…»

L'absence de corps complique davantage le travail de deuil, comme dans les crashs aériens, par exemple. «On doit s'autopersuader qu'on ne les reverra plus jamais. Puisqu'il n'y a pas de possibilité de s'appuyer sur quelque chose de matériel, l'accompagnement funéraire sous forme de rituels est d'autant plus important. Car ignorer le devenir du corps, ne pas avoir pu s'en occuper, c'est comme un deuxième deuil.»...

Lire la suite sur Slate.fr - «Endgame»: laissons mourir les Avengers

Articles en Relation

Cannes, la ville qui tente de survivre à mai J'ai la certitude d'avoir bousculé violemment une petite centaine de touristes. Cannes réussit l'exploit d'être une ville qui n'existe au cinéma qu...
Biarritz, la ville des passions égarées J'aurais voulu avoir quelqu'un à embrasser sur la plage. C'est à Biarritz que commence Les Derniers Jours du monde. Et alors que j'étais envoyée me...
Pourquoi les livres nous font moins pleurer que les films Catharsis toujours gagnera en termes d'expérience sensible. Il y en a deux ou trois. Vous seriez capable de les citer du tac au tac, car ils vous o...
Deauville, la ville un peu décevante (surtout sans Trintignant) J'ai regardé mille fois les vitrines avec l'impression d'être celle qui était entourée de verre. Je me demande souvent comment on vit, à Deauville,...
«Andy de “Toy Story” va devenir le meilleur vendeur de jouets du monde» Buzz, Woody et compagnie lui ont appris tant de choses sur la vie. «Ce n'est pas du sang qui coule dans nos veines, c'est la rivière de notre enfan...
Armie Hammer a-t-il inventé l'anti-star hollywoodienne ? Hollywood a vu en lui sa prochaine grande vedette. Avec son franc-parler et ses choix de rôles discrets, il est tout l'inverse. Quand Armie Hammer ...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA