En 2019, certains profs n'ont toujours rien compris à l'égalité filles-garçons

Sociétés

Remarques sur leurs tenues, discrimination genrée, réflexions sexistes en classe… En France, les collégiennes et lycéennes ne sont pas épargnées par certains personnels de l'éducation.

«Un jour, au lycée, j'ai mis un débardeur à bretelles, se souvient Mia*, une élève de terminale d'un établissement privé situé en région parisienne. Plusieurs fois dans la journée, des professeurs et des surveillantes m'ont dit que ce n'était pas une tenue appropriée pour les cours car il ne fallait pas que les garçons voient la peau des filles, au risque d'être “déconcentrés”.»

La lycéenne de 17 ans a été profondément choquée par ces propos: c'est comme si son établissement lui assurait que sa tenue pouvait favoriser l'échec scolaire de ses camarades masculins. «J'ai répondu que je ne comprenais pas en quoi mon t-shirt pouvait gêner, et on m'a dit que c'était “comme ça”, que c'était le règlement», reprend Mia.

Pourtant, le document en question ne fait pas mention des débardeurs. Il stipule uniquement: «Pas de tenues légères exhibitionnistes, de caleçons visibles, de casquettes, d'accessoires type piercing, de jogging en dehors des heures de sport, etc.». Porter un débardeur serait-il donc associé à de l'exhibitionnisme? Un terme d'autant plus inadapté qu'il est défini par le Larousse comme étant une «déviation sexuelle dans laquelle l'exhibition en public de la verge, accompagnée de masturbation, remplace toute autre forme de rapport sexuel».

Une discrimination systémique dès le collège

«Dans le règlement intérieur de mon collège, il y a sept lignes consacrées à la tenue vestimentaire des garçons, contre treize pour les filles», constate pour sa part Manon*, 14 ans, élève de troisième à Paris. Par exemple, les chaussures de sport et les shorts sont interdits aux filles uniquement, tout comme la mention relative aux t-shirts «non décolletés – sans inscription – non moulants – ne laissant pas apparaître le ventre» leur est réservée.

Les règlements et réflexions à sens unique ne sont pas propres aux établissements de Mia et Manon. Paye ton Bahut, une page Facebook créée en janvier 2017, compile ainsi des témoignages de collégiennes et de lycéennes victimes de sexisme au sein de leur établissement scolaire. Rachel*, 19 ans, à l'origine de l'initiative –qui compte désormais 25.000 fans– est catégorique: la grande majorité des propos sexistes rapportés ont été prononcés par des personnels enseignants ou CPE, pas par des élèves.

Pour Évelyne Barthou, sociologue spécialisée sur les questions du genre au collège et lycée, il s'agit de discrimination systémique. «La spécificité du système scolaire français, c'est l'indifférence à la différence, explique l'enseignante-chercheuse. Avec la promotion très forte des valeurs républicaines, il est difficile de penser et d'agir contre les différentes formes de discrimination, alors que les faits sont en réalité très éloignés du principe d'universalité.»

«Les filles ne peuvent pas être meilleures que vous!»

En somme, on pense d'emblée le système scolaire comme étant non sexiste, mais celles et ceux qui l'étudient pointent des mécanismes de discrimination. Le plus marquant: le fait de différencier la catégorie des filles et celle des garçons en se basant sur des stéréotypes de genre. «L'année dernière, en cours d'ultimate, mon professeur de sport –qui valorisait beaucoup les garçons– avait donné un exercice à faire à l'ensemble de la classe, raconte Coline*, une élève de terminale d'un lycée public de la région parisienne. Avec deux filles, on a fini avant les autres. Le prof a dit: “Ce n'est pas possible, les garçons, réveillez-vous, les filles ne peuvent pas être meilleures que vous!”.»

En troisième, Manon entend déjà fréquemment ce genre de commentaires sexistes. «Vendredi dernier, un prof a fait une réflexion à une élève et sa voisine qui discutaient, se remémore l'adolescente de 14 ans. Il leur a dit: “C'est bon, arrêtez de parler de vos robes et de vos cheveux deux minutes”, alors que les filles discutaient du cours et qu'il ne lancerait jamais ça à des garçons».

Cette semaine, Manon a aussi remarqué que son professeur de sport avait été «un peu sexiste, comme d'habitude». Alors que ses élèves devaient choisir entre le football et le handball, il a spontanément dit aux filles: «Le hand, c'est à droite». «On a tout de suite compris que, pour lui, on devait faire ce choix car il trouvait que le foot était trop physique pour les filles», soupire Manon.

Un manque de formation des équipes éducatives

Les anecdotes des élèves ne manquent pas. Les recherches et les livres sur le sujet de l'égalité filles-garçons non plus. Alors pourquoi, en 2019, de telles remarques sont-elles toujours formulées dans les collèges et lycées français?

Baptiste Jacomino, le chef d'établissement coordonnateur du collège de Manon, a conscience de ces manquements. «C'est possible qu'il y ait une différence de traitement entre filles et garçons de la part de certains professeurs ou CPE mais ça ne m'est jamais remonté, assure-t-il. En revanche, je sais que des filles font l'objet de remarques inacceptables au sujet de leurs tenues vestimentaires. Ce n'est pas simple à gérer car on ne veut pas que nos élèves entendent ces réflexions, et on ne veut pas non plus blâmer ceux qui les formulent sans les convaincre. Il n'y a pas de volonté de la part de l'établissement de faire des différences entre les filles et les garçons: on discute beaucoup de ces questions entre nous, et on n'a pas encore fini de les traiter.»

Le discours de Baptiste Jacomino met en lumière le manque de formation des équipes éducatives aux enjeux de l'égalité filles-garçons. «L'égalité ne se décrète pas, elle se vit et se construit. Or, en théorie, on dit aux élèves qu'il faut que les femmes et les hommes soient égales et égaux mais on ne les amène pas à comprendre pourquoi ils ne le sont pas et on ne leur donne pas les outils pour le devenir», estime Évelyne Barthou.

Elle-même a participé à la formation de profs en devenir et n'a eu que deux heures pour aborder la question du genre. «Comment voulez-vous obtenir un résultat alors que c'est l'une des sources de discriminations les plus fortes du système scolaire?, interroge l'enseignante-chercheuse. J'avais de quoi faire vingt heures sur le sujet.»

 

«Quelques collègues sont venues au forum mais il n'y avait aucun homme: ça envoie aux élèves le message que l'égalité est une affaire de femmes»

Amélie Djondo, professeure d'espagnol et chercheuse sur l'égalité filles-garçons

Sur le terrain, les profs et CPE réagissent donc par rapport à leur propre parcours et leur perception de ces questions, bien que celle-ci soit parfois contradictoire avec la lutte pour l'égalité filles-garçons. Parmi les positionnements adoptés, Évelyne Barthou a ainsi constaté une essentialisation des différences chez certaines personnes, qui considèrent que les femmes et hommes n'ont pas les mêmes rôles. «Pour une recherche de terrain, j'avais posé la question des dons pour les mathématiques et la littérature à des membres du corps enseignant, en leur demandant si c'était plutôt masculin ou féminin, explique la sociologue. L'écrasante majorité a répondu que les garçons étaient plus doués pour les mathématiques et les filles pour la littérature.»

À l'inverse, quelques initiatives personnelles sont menées pour lutter contre les inégalités de genre. Amélie Djondo, professeure d'espagnol dans un établissement scolaire du nord de la Sarthe et chercheuse sur l'égalité filles-garçons au sein de l'Éducation nationale, fait partie de ces perles rares. Elle travaille depuis trois ans sur la thématique du sexisme et des préjugés avec un groupe d'élèves –qui comprend autant de filles que de garçons– de seconde et quelques volontaires de troisième. Cette sensibilisation passe par un atelier théâtre sur l'orientation genrée et les stéréotypes dans les établissements, mais aussi par des micros-trottoirs auprès de passants et la mise en place d'un forum citoyen destiné à l'ensemble des élèves de la cité scolaire.

«On sent les effets positifs sur les jeunes qui travaillent avec nous: il y a déjà moins de moquerie entre eux, remarque Amélie Djondo, tout en soulignant le manque d'investissement de ses pairs. Quelques collègues sont venues au forum mais il n'y avait aucun homme: ça envoie aux élèves le message que l'égalité est une affaire de femmes, alors que tout le monde est concerné.»

Au gouvernement et aux parents d'agir

Difficile de blâmer ces enseignants à la traîne en matière de sensibilisation à l'égalité filles-garçons. Dans une société où l'industrie du jeu est encore extrêmement stéréotypée, où les injonctions de genre existent dès la naissance, et où le sexisme est dit «ordinaire», tout ne peut pas reposer sur l'école. «C'est une question générale: il faut avoir une véritable volonté politique pour accompagner les professeurs et CPE, martèle Évelyne Barthou. Le ministère de l'Éducation doit agir, mais c'est aussi valable pour l'ensemble du gouvernement.»

Il y a pourtant un fossé entre la volonté affichée de l'État et les moyens qu'il déploie. «Le gouvernement avait parlé d'un enseignement à l'égalité à la rentrée 2018 mais il n'a absolument pas été mis en place, assure Amélie Djondo. Que ce soit en termes de formation, d'outils, de moyens, rien n'est vraiment donné pour aborder ces questions sur le terrain.»

Les parents ont également un rôle à jouer et les établissements auraient tout à gagner à les inclure dans le dialogue autour de l'égalité filles-garçons. Si la majorité des élèves que nous avons interrogées ne parlent pas à leurs parents du sexisme qu'elles vivent au quotidien, Mia en discute beaucoup avec les siens. «L'épisode du débardeur m'a hérissé le poil, fulmine la mère de l'adolescente. On subit ces agressions verbales et sexistes tout au long de notre vie de femme: il faut que cela cesse. Je suis très fière de Mia et de voir qu'elle se pose les bonnes questions car c'est avec la nouvelle génération qu'on va pouvoir faire bouger les lignes.»

Envie de changer les choses

L'optimisme de la quadragénaire est partagé par Évelyne Barthou et Amélie Djondo. Pour les deux chercheuses, il faut faire confiance aux élèves, tout à fait capables de déterminer si une situation est sexiste ou non. Amélie Djondo l'a observé la première année où elle a travaillé sur l'égalité filles-garçons, pendant laquelle les collégiennes et les collégiens ont mené une étude diagnostique. «Ils ont regardé si les professeurs interrogeaient plutôt les filles ou les garçons, quelle était la représentation de chaque genre dans les manuels, comment l'espace de la cour était occupé..., énumère Amélie Djondo. À partir de leur constat, on a pu prendre conscience du sexisme que les élèves ressentaient au quotidien.»

Derrière leur capacité à diagnostiquer les discriminations, les collégiennes et lycéennes semblent extrêmement investies. Dans son établissement, Amélie Djondo a ainsi été témoin de leur envie de changer les choses. Nous avons constaté le même désir chez les adolescentes que nous avons contactées.

Ashley*, 17 ans, scolarisée dans le même lycée que Coline, fait partie de ces élèves très averties sur les questions d'égalité. Lassée des «blagues» sexistes banalisées par certains de ses professeurs, la goutte d'eau a été une réflexion de la part de la CPE sur sa tenue. «Elle m'a dit que c'était à éviter car ça ne faisait pas “monde du travail”, relate l'adolescente qui portait ce jour-là un crop top avec un jean taille haute, de sorte à ce qu'on ne voit pas son nombril. À côté de ça, les trois quarts des garçons viennent en jogging, ce qui ne fait pas du tout professionnel. Pourtant, la CPE ne les interpelle jamais», raconte Ashley1.

En réaction, l'adolescente a créé un groupe privé sur Instagram avec une vingtaine d'élèves, afin de récolter des témoignages et de discuter du sexisme au lycée. Prochaine étape: mener une action –encore à définir– auprès de la direction. En cours, «on a travaillé sur les violences conjugales en Espagne: ça montre bien qu'on étudie le sexisme, mais seulement dans des cas extrêmes, estime Ashley. Il faut que les profs prennent conscience que ce sont toutes les petites remarques du quotidien et les “blagues” qui peuvent mener à ces violences».

*Les prénoms ont été changés.

1 — Malgré nos relances, la direction du lycée de Mia ainsi que celle du lycée de Coline et d'Ashley n'ont pas souhaité répondre à nos questions. Retourner à l'article


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