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Emoi. La
toute récente publication d’une étude comparant l’évolution des différents taux de mortalité par cancer du sein en
Europe commence à provoquer une vive émotion en France. Emotion à la fois dans
le corps médical spécialisé comme chez les femmes qui, directement ou non
concernées, ont pu en prendre connaissance. Selon les auteurs de ce travail, cette
mortalité prématurée diminuerait beaucoup moins vite en France que dans
d’autres pays européens; un phénomène d’autant moins compréhensible que la
France consacre sur ce chapitre notablement plus de moyens que d’autres pays en
matière de dépistage et de traitement. Comment comprendre? Décryptage.
Le contexte
On recense environ chaque année
en France 50.000
nouveaux cas de cancer du sein ce qui le situe au deuxième rang de tous
les cancers, après celui de la
prostate. Le nombre de nouveaux cas diagnostiqués augmente de façon importante et
constante. Il a presque doublé en un quart de siècle: 56,8 cas par an pour 100.000
personnes en 1980 contre 101,5 en
2005. Selon l'Institut national de veille sanitaire, différents éléments
laissent penser que l’on devrait bientôt voir se stabiliser le nombre des
nouveaux cas annuels; autour de 51.000.
On estime d’autre part chaque
année à un peu moins de 12.000 le nombre des décès prématurés dus à cette
maladie. «La mortalité, qui était restée
stable depuis 1980, a amorcé une décroissance en 2000. Le taux d'évolution annuel de la mortalité
était de - 0,4% en moyenne sur
l'ensemble de la période 1980-2005. Il est passé à -1,3% sur la période
2000-2005, explique-t-on auprès de l’Institut national du cancer (INCa). Les évolutions inverses de la mortalité
d’une part et de l’augmentation du nombre des nouveaux cas d’autre part peuvent
s'expliquer en partie par l'amélioration des thérapeutiques et le développement
du dépistage permettant des diagnostics plus précoces sans que leurs parts respectives
puissent être précisées.»
Les taux de survie sont aujourd’hui de 97% (à un an), de 90% (à
deux ans) et de 85% (à cinq ans). Cinq ans après le traitement, ces taux de survie demeurent
élevés tout en diminuant
progressivement avec l'âge. Différentes études ont d’autre part démontré
l'importance du diagnostic précoce:
lorsque la taille de la tumeur est
inférieure à 1 cm et en l’absence d’envahissement ganglionnaire, les chances de
survie à 5 ans sont d'au moins 90%.
En
Europe, le cancer du sein est aussi –et de loin– le cancer le plus fréquent
chez les femmes: près de 430.900 nouveaux cas recensés en 2006 (13,5% de tous
les cancers) avec une mortalité de
131.900 (7,7% de l'ensemble des morts par cancer). Ce cancer semble plus fréquent dans les pays de l’Europe de l'ouest et du nord par
rapport à la majorité des pays de l'Europe de l'est.
La nouvelle étude
Elle a été menée sous l’égide
du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), institution émanant de
l’OMS et basée à Lyon. Que nous apprend ce travail
coordonné par le Dr Philippe Autier? Tout d’abord qu’entre 1985 et 1995, la mortalité due au cancer
du sein a baissé dans de nombreux pays européens; là encore sous l’effet
combiné des politiques de dépistage (par incitation à la pratique régulière de
mammographies) et de l’amélioration de l’efficacité des procédures
thérapeutiques (nouveaux médicaments à l’efficacité démontrée, meilleure coordination
de traitements médicamenteux et chirurgicaux). Pour autant, la mise en œuvre
des mammographies de dépistage, l’accès aux nouveaux traitements et
les dépenses consacrées à ces différents chapitres varient considérablement
selon les pays européens. La situation résumée par les auteurs de l’étude:
«De 1989 à 2006, il y a eu
une réduction moyenne de la mortalité par cancer du sein de 19%,
allant d'une réduction de 45% en Islande à une augmentation de 17 %
en Roumanie. Cette mortalité par cancer du sein a diminué de 20% ou
plus dans 15 pays européens, la réduction
ayant tendance à être plus importante dans les pays qui avaient une mortalité plus élevée à
la fin des années 1980. L’Angleterre, le Pays de Galles, l’ Irlande
du Nord et l'Écosse montrent les deuxième, troisième et quatrième plus
fortes baisses, soit respectivement 35%, 29% et 30%. En France, en Finlande et
en Suède, la mortalité a diminué respectivement de 11%, 12% et 16%. Dans
certains pays, la mortalité n'a pas diminué ou, pire, a augmenté (Grèce, Estonie,
Lettonie et Roumanie).»
Question: pourquoi une réduction de la mortalité trois
fois plus importante en Angleterre qu’en France? Il faut ici se garder d’une
lecture par trop simpliste et dépasser la brutalité des données statistiques. Les auteurs prennent d’ailleurs soin de
préciser les limites de leur travail, qu’il s’agisse de la crédibilité des
données statistiques sur lesquelles ils ont travaillé ou des situations disparates qui prévalaient à la
fin des années 1980. «Les Britanniques
étaient alors fortement choqués par leur taux extrêmement élevé de mortalité
par cancer du sein à la fin des années 80, mais ils ont pris le taureau par les
cornes, a néanmoins expliqué le Dr
Autier, cité par l’Agence
France Presse. Au vu des tendances, dans
deux ou trois ans, l'Angleterre aura une mortalité par cancer du sein
inférieure à celle de la France.» Selon le coordinateur de cette étude, la principale
surprise, négative, vient de trois pays: la Suède (-16%), la Finlande (-12%) et
la France (-11%).
Surprise négative car en dépit d’investissements importants
dans ces pays en matière de dépistage
(il y a proportionnellement quatre fois plus d’appareils de mammographies
en France qu'en Angleterre) et de prise en charge, les résultats semblent ne
pas être pleinement au rendez-vous. «Il y
a un énorme besoin de revoir le système. C'est la seule chose qu'on puisse dire»,
commente le coordinateur de l’étude qui qualifie d’autre part de «plutôt catastrophique» la situation des
pays d'Europe centrale.
Les explications
Comment s’étonner que les plus fortes baisses
des taux de mortalité soient observées dans les pays qui, dans les
années 1980, avaient les taux de mortalité les plus élevés? Surtout dès lors
que ces pays ont fait le choix de développer des politiques volontaristes d’incitation
au dépistage et de facilitation à l’accès aux traitements à compter du début
des années 1990. De ce point de vue, le cas du Royaume-Uni est exemplaire:
intensification du dépistage des femmes de 50-64 ans après 1995, incitation à
l’utilisation rapide et généralisée de différentes chimiothérapies, réorganisation des structures de prise
en charge. À l'autre extrémité du spectre,
les pays d'Europe centrale: dépistage généralement non organisé; pénurie
d’appareils de mammographie; faible accès aux médicaments anticancéreux spécifiques,
etc.
Faut-il dès lors, comme le fait
le responsable de l’étude du CIRC, qualifier de «modeste» la baisse du taux de mortalité prématurée recensée en
France? En 2006, la France ne se situait qu’en milieu de tableau européen (taux de
mortalité annuel de 25,6 pour 100.000 femmes); une position contrastant avec
les efforts et les ressources consacrés à la lutte contre le cancer
du sein: pays disposant du plus grand nombre d'unités de mammographie par
million de femmes, ayant proportionnellement les plus fortes dépenses de
médicaments anticancéreux en Europe, étant à la pointe dans
l'utilisation généralisée de nouveaux traitements efficaces et coûteux, etc.
La réponse officielle
Elle n’a guère tardé. Peu de temps après la
publication de l’étude du CIRC l’Institut national français du cancer (INCa) a tenu à mettre
les points sur quelques i. Présidée par le Pr Dominique Maraninchi,
cette institution a rappelé que la politique de lutte contre le cancer n’est
«particulièrement active» que depuis le premier «Plan cancer 2003-2007». C’est
tout particulièrement vrai pour le cancer du sein avec la généralisation du dépistage organisé
du cancer du sein en 2004, la mise en œuvre de mesures d’amélioration de la qualité
des soins (concertations pluridisciplinaires) et accès à des thérapies ciblées
(parmi lesquelles le médicament «herceptine» en 2006). Selon
l’INCa, il est encore «prématuré» de pouvoir évaluer les
effets de toutes ces mesures sur
la mortalité par cancer du sein.
Et d’ajouter:
«Le taux de mortalité par cancer du sein en
France en 2004 (25,6) restait inférieur à celui des pays dont la baisse a été
la plus significative comme l’Angleterre et l’Ecosse (28 et 29) dont les taux
tendent à rejoindre la moyenne européenne.»
Sur le fond
Au-delà des querelles de chiffres, voire de
quelques inimitiés personnelles, cette affaire pose une question essentielle,
rarement soulevée parce que hautement dérangeante. Cette question peut être
ainsi résumée: en matière de cancer, le moment est-il ou non venu de commencer
à fixer des objectifs chiffrés en termes de réduction des taux de mortalité et d’espérance de vie –objectifs tenant
compte des investissements consentis par la collectivité en matière de
prévention, de dépistage et de traitements? Faut-il au contraire tenir cette
pathologie comme l’expression récurrente du hasard sinon de la fatalité?
Jean-Yves
Nau
Photo:
Une campagne contre le cancer du sein, à Berne en octobre 2008. REUTERS/Ruben
Sprich Article source
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