Aux États-Unis, «il y a des gens qui font du profit avec la détention des enfants»

Sociétés

L'administration Trump veut construire de nouvelles installations pour détenir les enfants migrants isolés, qui se retrouvent enfermés dans des conditions lamentables.

Il y a deux ans, lorsque Evelyn Caffo a commencé à travailler dans un refuge pour migrants mineurs isolés, elle s'est dit qu'elle tenait là un bon moyen d'aider sa communauté: «Je suis originaire du Pérou, alors j'aime aider les gens qui viennent d'Amérique centrale et du Sud.»

En réalité, raconte-t-elle, elle s'est très vite rendu compte qu'elle était entrée dans un système où les enfants se voient refuser le nécessaire par pur mépris et où «la manipulation psychologique est banalisée».

«Quand j'ai commencé, je me suis dit que c'était vraiment génial», relate Caffo, qui a travaillé dans le Center for Family Services du New Jersey de décembre 2017 à mai 2019, d'abord comme éducatrice, puis en tant que responsable de centre d'accueil.

Elle a pourtant très rapidement constaté que les personnels adoptaient un comportement particulier vis-à-vis des mineurs dont ils avaient la charge. «Quand les enfants avaient besoin de chaussures, ils leur disaient: “On n'a pas de chaussures.” S'ils demandaient de la nourriture, ils répondaient qu'il n'y en avait plus.»

«Aucune dignité»

Les responsables au niveau fédéral présentent les centres d'accueil tels que celui où Caffo a été employée comme une solution partielle à la crise humanitaire qui sévit à la frontière avec le Mexique.

Après l'indignation publique soulevée par les conditions épouvantables dans lesquelles des enfants ont été détenus pendant des semaines par le Service américain des douanes et de protection des frontières (Customs and Border Protection, CBP), les hauts fonctionnaires avancent à présent qu'il leur faut davantage d'argent pour déplacer les enfants de la frontière et les enfermer dans des centres de détention à long terme.

Ces refuges sont supervisés par le Bureau de placement des réfugiés (Office of Refugee Resettlement, ORR) du département de la Santé et des Services sociaux (Health and Human Services, HHS), qui s'occupe des enfants migrants jusqu'à ce qu'un parent, un membre de la famille ou une autre personne se présente pour en récupérer la garde.

Contrairement aux centres de détention gérés par le Service des douanes et de la protection des frontières, les installations de l'ORR sont conçues pour des séjours longs et possèdent généralement les infrastructures idoines: cafétérias, salles de classe et services de suivi.

Mais même s'ils fournissent aux enfants des brosses à dents et des lits, il est prouvé que ces centres d'accueil à long terme sont le cadre de violences et de négligences.

Au centre d'accueil d'Homestead (Floride), géré par l'ORR, le 21 juin 2018. | Handout / US Department of Health and Human Services / AFP

Elana Levites-Agababa travaille depuis deux ans dans un centre de santé à Camden, où elle soigne des enfants issus de deux refuges de l'ORR situés au sud du New Jersey. Si elle a constaté que les conditions de vie y étaient bien meilleures que dans les centres de détention du Service des frontières, ce qu'elle a vu dans ces installations l'a beaucoup inquiétée.

Levites-Agababa a exprimé son malaise face aux mineurs pris en charge par le Bureau de placement des réfugiés, qui ne bénéficient pas des consultations médicales dont ils ont besoin et sont ignorés quand ils s'inquiètent de se sentir malades. «Il n'y a aucune dignité dans la manière dont ils sont gardés dans ces foyers, a-t-elle confié à Slate. Il y a des gens qui font du profit avec la détention des enfants.»

Les enfants migrants non accompagnés sont censés quitter les installations du CBP et être confiés à l'ORR dans les soixante-douze heures après leur arrestation. Ce dernier sous-traite leur prise en charge à un certain nombre de centres d'accueil, à but parfois lucratif, qui s'en occupent jusqu'au placement sous tutelle ou en famille d'accueil. Le Center for Family Services, où travaillait Caffo, gère plusieurs de ces refuges dans le New Jersey.

«La plupart de ces enfants sont venus dans notre pays pour être en sécurité, avoir une vie meilleure et entrer en relation avec un membre de leur famille ou un tuteur, et notre personnel dévoué a largement réussi à rétablir ces liens et à réunir les familles, puisque 95% des enfants ont été confiés à leur famille ou à un tuteur»,se défend dans un mail Jen Hammill, porte-parole du Center for Family Services.

«Vous ne pouvez pas faire ça»

Caffo a pleuré de soulagement lorsqu'elle a été promue responsable du centre d'accueil. Elle se réjouissait à l'idée d'avoir l'opportunité d'améliorer la vie des enfants qui lui étaient confiés, dont beaucoup avaient été traumatisés une première fois dans leur pays natal, puis de nouveau en traversant la frontière et en atterrissant dans les méandres de l'administration du système d'immigration.

Elle pensait être en capacité de modifier le système de l'intérieur. Mais lorsqu'elle a essayé de faire bouger les choses, elle a rapidement réalisé que les autres responsables de centres et leur administration n'hésiteraient pas à lui mettre des bâtons dans les roues.

Un dimanche matin, ayant remarqué que les enfants avaient envie de nourriture qui leur était familière au lieu du lait et des céréales qui leur étaient servies, Caffo leur a fait préparer un petit-déjeuner spécial avec des œufs et des haricots.

«C'est là que les problèmes ont commencé», souligne-t-elle. Des cadres «m'ont dit: “Vous ne pouvez pas faire ça.” Quand les enfants avaient besoin de vêtements, j'essayais de leur en fournir, mais [les gestionnaires] confiaient la charge des stocks à quelqu'un d'autre pour que je ne puisse pas le faire.»

«Beaucoup d'employés pensent que ces gosses, en franchissant la frontière,
ont commis un délit.»
Evelyn Caffo, ancienne responsable de centre d'accueil

Les refuges de l'ORR ont été le cadre de plus de 4.500 accusations d'agressions sexuelles et de harcèlement entre 2014 et 2018; plus de 1.000 de ces affaires –dont 178 concernaient des agressions par des adultes membres du personnel– ont été signalées au ministère de la Justice.

En juin 2019, l'ORR avait reçu près de 60.000 individus envoyés par le département de la Sécurité intérieure (Departement of Homeland Security, DHS). En mai, l'agence a publié une déclaration notant qu'à ce rythme, l'année fiscale verrait le plus grand nombre de mineurs migrants isolés de toute l'histoire de ce programme. Ce même mois, les agents du service des frontières ont appréhendé plus de 11.000 enfants non accompagnés.

Caffo se souvient d'une jeune fille de 12 ans venue la voir en pleurant pour lui dire que non seulement on lui avait refusé un médicament pour soigner son mal de tête, mais qu'en outre, on lui avait rétorqué qu'elle deviendrait«encore plus bête» si elle en prenait.

«Elle m'a dit: “Vous savez pourquoi j'ai mal à la tête comme ça? J'ai porté des paniers pleins de fruits sur ma tête cet été, parce que je devais aider ma maman à travailler”», se rappelle Caffo. Mais selon elle, cette explication avait peu de chances de toucher ses collègues. «Beaucoup d'employés du centre d'accueil ont cette mentalité, ils pensent que ces gosses, en franchissant la frontière, ont commis un délit: par conséquent, ce sont des délinquants, expose-t-elle. La façon dont ils les traitent est en rapport avec leurs idées sur les raisons pour lesquelles ils se retrouvent là.»

Jen Hammill, porte-parole du Center for Family Services, a réagi en avançant que «chaque enfant est rattaché à un travailleur social bilingue, attentionné et extrêmement formé dès son arrivée, et se voit proposer un repas chaud, des vêtements et une douche. Au cours des premiers jours, les enfants subissent un examen médical et reçoivent les vaccins dont ils ont besoin. Les enfants sont pleinement informés des services qu'ils recevront pendant leur séjour avec nous, ainsi que de leurs droits».


Lire la suite : Aux États-Unis, «il y a des gens qui font du profit avec la détention des enfants»


Articles en Relation

Dans l'Indiana, une simulation de fusillade se finit par de fausses exécutions d... Des enseignants américains dénoncent la violence des exercices de préparation aux fusillades scolaires. Lors d'une audience à l'assemblée de l'État...
L'Amérique transforme ses écoles en citadelles Aux États-Unis, face à la multiplication des fusillades et à l'inaction politique, les responsables scolaires ont recours à des équipements militair...
BuzzFeed, la fin de l'innocence La charrette chez BuzzFeed a été douloureuse pour son personnel, et fatale pour sa mythologie d'entreprise. C'est un phénomène que connaissent les ...
Le rapport Mueller confirme que la porte-parole de Trump est une menteuse Sarah Sanders a avoué avoir inventé de fausses informations sur le limogeage de l'ancien directeur du FBI, James Comey. Après la publication de la ...
Trump veut faire surveiller les personnes atteintes de troubles mentaux Pour prédire et empêcher les fusillades de masse. Après les récentes fusillades d'El Paso et de Dayton (trente-et-un morts en tout), Donald Trump a...
Docteur américain échange opioïdes contre argent ou rapport sexuel Aux États-Unis, plus de soixante professionnel·les de la santé ont été arrêté·es pour prescription illégale d'antidouleurs. Alors que les États-Uni...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA