Arrêtons de voir le désordre comme un mal à éradiquer

Sociétés

Si le foutoir est si mal vu, c’est parce que le rangement fait classe, dans tous les sens du terme.

«Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner.» Cette formule de Georges Perec, extraite d’Espèces d’espaces, aide à comprendre pourquoi, aujourd’hui, le rangement apparaît comme une des clés du développement personnel. Je range donc je suis heureuse ou heureux. Pas étonnant que, dans un monde où le bonheur est devenu un style de vie, plus de dix millions d’exemplaires du livre La magie du rangement, de Marie Kondo, aient été vendus dans le monde depuis sa parution en 2011. Ni que Netflix ait décidé d’en tirer une série, promouvant plus encore la méthode de tri dite KonMarie, véritable «art du rangement».

Certes, suivre cette injonction à ordonner ses possessions peut procurer une sensation de bien-être. Outre la satisfaction visuelle du devoir accompli on peut, «en remettant de l’ordre et de l’esthétique, avoir l’impression de reprendre le contrôle sur sa vie et son environnement», appuie Valérie Guillard, professeure en marketing à l’université Paris-Dauphine qui mène des travaux sur nos comportements vis-à-vis des objets.

«Mettre les choses en ordre, les accommoder, c’est une façon d’évoluer, une forme d’avancée dans le temps», abonde le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, auteur, entre autres ouvrages, de L’Inconscient de la maison. Ainsi, après avoir passé un examen, on rangera les fiches cartonnées et surlignées avec lesquelles on s’y est préparé, illustre le spécialiste. «C’est une façon de tourner la page, de marquer dans l’espace l’avancée temporelle.» Pour autant, le bazar n’est pas forcément signe d’une stagnation voire d’une régression infantile, d'une réaction à rebours aux multiples «range ta chambre» entendus plus jeune. «Il y a un éventail de désordres.» Une question de classification, toujours –mais aussi de classe.

«Un certain ordre derrière ce désordre»

Il faut admettre que l’ordre a son côté pratique tandis que le capharnaüm représente quelque chose d’encombrant. «Il est préférable que les objets soient bien rangés et que l’on soit apte à les trouver», fait remarquer le psychanalyste. «Si un matin, lorsque vous ouvrez votre placard pour y prendre un pull, tout s’écroule sur vous, ce n’est pas agréable, développe Valérie Guillard. Tandis que si votre pull est bien accroché sur son cintre, vous ne passez pas un quart d’heure à le chercher alors que c’est déjà le rush.» On ne peut qu’acquiescer. L’important, c’est donc surtout de savoir où les choses se trouvent. La définition du désordre par le Centre national des ressources textuelles et lexicales ne dit pas autre chose: «absence de régularité dans le rangement, dans l’ordonnance, qui fait qu’on ne s’y retrouve pas» –qu’on n’y retrouve pas les objets et qu’on s’y perd soi-même.

«Mais qu’est-ce que t’as foutu? Je retrouve plus rien depuis que t’as rangé!»

Extrait du roman «Isidore et les autres», de Camille Bordas

C’est bien pour cela qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences. «Il faut se méfier de la qualification de désordre», ajoute Yankel Fijalkow, codirecteur du Centre de recherche sur l’habitat et notamment auteur de l’ouvrage Sociologie du logement. À ses élèves en urbanisme à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine, il projette chaque année un film sur la circulation automobile à Lagos, au Nigeria. «On y voit des embouteillages énormes, ça semble un joyeux bordel. Mais, pour finir, ils arrivent à circuler. Du coup, il y a un certain ordre derrière ce désordre.»

À chacun son bazar et sa conception de l’ordre. «Mais qu’est-ce que t’as foutu? Je retrouve plus rien depuis que t’as rangé!» s’exclame, Simone, la sœur du narrateur avec qui celui-ci partage sa chambre dans le roman de Camille Bordas, Isidore et les autres: «Elle disait que son désordre apparent était sa façon à elle d’organiser les choses, qu’elle savait toujours où était quoi […].» C’est donc qu’il y a des désordres «fonctionnels», décrit le psychanalyste, également auteur d’Une maison natale. Psychanalyse de l’intimité. Dans La pensée et le mouvant, le philosophe Henri Bergson écrivait que «le désordre est simplement l’ordre que nous ne cherchons pas». On pourrait ajouter qu’il arrive que l’ordre soit en fait un supposé désordre où nous nous retrouvons sans avoir besoin de chercher.

Une pollution symbolique qui touche au tabou

Si l’on qualifie donc de fouillis des organisations qui sont pourtant pertinentes pour certains, c’est aussi qu’il y a plusieurs strates d’ordre et de désordre. D’abord, «l’ordre physique et matériel des objets», liste le psychanalyste. Puis celui qui existe dans la tête de chacun, qui suit «sa logique» personnelle (laquelle peut paraître absurde à d’autres): on peut ainsi ranger ses vêtements par saison, par couleur, par préférence, en mettant par exemple de côté ceux qui porteraient chance, par fréquence d’utilisation ou encore par date d’achat… et enfin «l’ordre moral», ce que la société enjoint à faire.

«Nous avons des catégories culturelles: à partir d’un moment où un objet vient transgresser ces normes, il est catégorisé en pollution», détaille Valérie Guillard, qui a co-écrit un article sur le sujet, en s'appuyant sur le travail de l'anthropologue Mary Douglas sur la souillure. Exemple: quand des chaussures se retrouvent sur un canapé. «Cette pollution est dite symbolique parce que l’objet ne vous pollue pas au sens premier du terme mais pollue vos catégories. C’est pour cela que l’on dit d’un objet qu’il n’est pas à sa place.» Et qu’il faudrait le ranger.

Ces catégories sont plus ou moins flexibles en fonction des individus. Elles peuvent évoluer par rapport à ce que vous voyez chez les autres. Ou selon votre propre usage. «Par exemple, habituellement, vous rangez vos verres les uns à côté des autres. Un jour, vous les avez mis n’importe comment à côté des tasses à café. Puis vous vous rendez compte que ça ne change rien à votre vie», imagine Valérie Guillard. Et hop, le pli est pris: un rangement temporaire peut ainsi devenir définitif. Le choix de la place d’un objet peut aussi être fait à l'aune de critères esthétiques. Lesquels sont influencés par nos propres goûts mais aussi par ceux qui sont valorisés socialement.

Le minimalisme, un signifiant qui renvoie au capital culturel

Derrière la mise au pilori de la pagaille et l’obsession pour le rangement, on retrouve aussi une volonté d’épuration, et pas seulement en matière de design. Car le minimalisme porte en lui quelque chose du mépris social.

«Les personnes qui ont un certain capital culturel font le choix d’avoir moins de choses et en tout cas des objets de qualité, avec de beaux matériaux.»

Valérie Guillard, professeure en marketing à l’université Paris-Dauphine

Valérie Guillard, qui est aussi autrice de l’ouvrage Boulimie d’objets–L’être et l’avoir dans nos sociétés, en convient: «Accumuler est en général mal perçu. Ce serait se laisser envahir par la société de consommation. C’est lié à ce que l’on voit dans les magazines de décoration, où les maisons sont super bien rangées, les intérieurs harmonieux. Les personnes qui ont un certain capital culturel font le choix d’avoir moins de choses et en tout cas des objets de qualité, avec de beaux matériaux.»

Sans compter, rappelle l’urbaniste Yankel Fijalkow, qu’il faut encore avoir de quoi ranger. «Le problème de rangement est un vrai malaise, qui émerge depuis une dizaine d’années.» En cause, le prix au mètre carré, qui impacte principalement les logements collectifs, fait disparaître les caves et réduit les surfaces mais encore ralentit la mobilité résidentielle (entre 2006 et 2013, on a constaté en Île-de-France une diminution de sept points de la part des ménages qui ont emménagé depuis moins de quatre ans). «On déménage de moins en moins, on reste dans son logement et on entasse. Les appartements deviennent des empilements.» Une tendance à l’accumulation renforcée par la montée en puissance du télétravail ou, plus fondamentalement, de l’empiètement du monde professionnel dans nos espaces de vie privée. Le téléphone pro, l’ordinateur, les dossiers, «c’est encore un supplément à ranger».

Et le supplément d'âme, bordel ?

Considérer que les objets doivent être escamotés (suivant la méthode KonMarie) –que l'on s'en débarrase ou qu'on les fasse juste disparaître de notre champ de vision– et que tous les domiciles doivent se ressembler –sinon ça fait désordre–, c’est finalement souscrire à cette vision du monde classiste et dénuée d'âme. Le minimalisme ne convient pas à tout le monde. «Certaines personnes n’aiment pas le terme ni ce à quoi il renvoie. Pour elles, c’est “froid”, “vide”, ça fait “catalogue”, elles disent ne pas pouvoir vivre dans un environnement comme ça», pointe Valérie Guillard. «Ne pas ranger, c’est aussi s’approprier l’espace, complète Yankel Fijalkow. Dans les appartements mis sur Airbnb, les gens neutralisent complètement leur logement, le dépersonnalisent, en font un appartement d’hôtel, sans bibelots, avec des affiches passe-partout, qui plaisent à tout le monde. C’est comme s’ils ne vivaient plus chez eux.»

«Deux dangers ne cessent de menacer le monde: l’ordre et le désordre.»

Paul Valéry, écrivain, poète et philosophe

Comme le soulignait Paul Valéry dans La Crise de l’esprit il y a pile cent ans, «deux dangers ne cessent de menacer le monde: l’ordre et le désordre». Eh oui, il ne faudrait pas oublier que «le lien à l’objet révèle aussi le lien à autrui», précise la spécialiste du comportement d’accumulation, parce qu’il a été offert par quelqu’un, lui a appartenu et nous est revenu, a été acheté ou fabriqué en sa compagnie. Preuve que l’on peut rejoindre, finalement, Marie Kondo sur au moins un point: «Les gens qui se sentent bien chez eux, ils savent pourquoi tel objet se trouve là. Chaque objet a du sens.» Une analyse que partage Alberto Eiguer: «Dans le désordre bien tempéré et fonctionnel, on garde une relation affective à ses objets.» Cessons donc de nous excuser de ne pas avoir assez bien rangé. Jeter tous les objets ou les ranger de manière excessive parce que les lignes épurées font plus classe, c’est finalement ça qui vient semer la pagaille.


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